La question tibétaine, “un défi politique majeur pour la Chine”

Nicholas Bequelin, basé à Hongkong et spécialiste de l’Asie à Human Rights Watch (HRW), s’exprime à la suite de la publication, jeudi 22 juillet, d’un rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme basée à New York, sur les exactions policières chinoises au Tibet depuis 2008.


Qu’est-ce qui a guidé l’équipe de HRW dans la rédaction de ce rapport, présenté notamment comme indépendant des organisations liées au gouvernement tibétain en exil ?
Human Rights Watch a travaillé sans aucun a priori sur ce qui s’est passé au Tibet, mais avec le souci de répondre à un problème principal, à savoir, qu’est-ce que le gouvernement chinois cherchait à cacher en verrouillant complètement l’ensemble du plateau tibétain depuis les manifestations de mars 2008 jusqu’à aujourd’hui. On peut certes, depuis, s’y rendre, mais il y a des soldats partout, des policiers armés, etc.


Au moment des évènements au Tibet, quand il a fallu alerter la communauté diplomatique ou les Nations Unis, l’une de nos principales difficultés venait du fait que la majeure partie des informations fournies par le gouvernement tibétain en exil et les organisations pro-tibétaines étaient souvent de seconde main ou invérifiables. Il fallait donc faire une enquête qui s’affranchisse de ces sources et construise un rapport à neuf uniquement sur la base d’information de première main par des témoins oculaires directs.


Nous proposons un rapport difficilement réfutable, car complètement indépendant. Nous ne pouvons pas nous prononcer sur le nombre de tués mais seulement sur la nécessité absolue de faire une enquête sur cette question, maintenant qu’il est établi que les forces de sécurité ont ouvert le feu sur des manifestants à plusieurs reprises.


Quels éléments nouveaux le rapport apporte-t-il ?
Je crois qu’on établit de façon claire que les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles, notamment à Lhassa, Ngaba, Tonghor et Gardze (province du Sichuan). Ce sont des informations qu’on a pu recouper : au total nous n’avons utilisé que 10 à 15 % des informations recueillies pour le rapport. La position du gouvernement chinois est que les troupes n’ont jamais tiré sur les manifestants, qu’il n’y a pas eu de morts par balle. Il n’a jamais admis que des manifestants sont morts à Lhassa le 14, ni le 15. Or, on a des témoignages. Officiellement, il y a bien eu à certains moments des communiqués sur des manifestants tués ou touchés par balles, mais ils ont été immédiatement retirés. On peut donc dire que les forces de l’ordre ont bien ouvert le feu, plusieurs fois, dans des régions différentes. Il faudrait maintenant répertorier tous les autres incidents sur lesquels nous n’avions pas assez de témoignages pouvant être recoupés.


Qu’est-ce qui est caractéristique dans la réaction chinoise au soulèvement tibétain de mars 2008, et la manière dont la  » normalisation  » de la région a été effectuée ?
Quand on voit tout l’appareil policier déployé, les abus, la férocité de la répression, les cas de ces moines ayant imprimé à la main une centaine de tracts et qui ont pris 6 ou 7 ans de prison, on constate que les forces de sécurité agissent comme s’il s’agissait d’une situation de conflit armé, de guérilla, ou de terrorisme, et non de manifestations populaires, pour la plupart spontanées, avec des manifestants non armés. Et qui n’ont pas causé de violences graves, avec l’exception de Lhassa, où il y a eu des morts il est la vrai, mais la plupart ont eu lieu au cours d’incendies de boutiques.


A l’époque Human Rights Watch a condamné sans ambiguité la violence par les manifestants. Les manifestations n’ont pas toujours été pacifiques, il y a eu des postes de police brulées, des jets de pierre, des representants des forces de l’ordre blessés et le rapport souligne que dans un certain nombre de cas il semble que les forces de sécurité aient exercé une retenue adequate… Mais dans de nombreux cas, on ne connaît jamais l’enchaînement qui a conduit à la confrontation. Le problème fondamental reste que le gouvernement chinois n’a jamais distingué entre les manifestants violents et non-violents, qui sont tous considérés comme des séparatistes.


Les procédures judiciaires ont été extrêmement sommaires, avec un appareil judiciaire très politisé. Les sources chinoises officielles ne s’en cachent même pas. Nous détaillons dans le rapport, sur la base de documents officiels chinois, de nombreux cas de Tibetains condamnés à de lourdes peines pour des actes de protestation absolument non-violents : par exemple a Kardze, deux moines d’un monastère sont sortis agiter un drapeau. Les gens prennent peur et ferment leurs boutiques. Les deux moines sont accusés d’incitation au séparatisme et ils écopent de longues années de prison.


Les informations données par la Chine sur le nombre de personnes arrêtées et condamnées sont-elles crédibles ?

La presse chinoise a par exemple titré sur le fait que  » 8 % seulement des émeutiers ont été condamnés », ce qui reviendrait à 76 personnes. Mais si on commence à regarder hors de Lhassa, donc au Sichuan, au Gansu, dans les zones tibétaines, on trouve des dizaines de condamnations. Et cela a continué dans les mois qui ont suivi. Le nombre total de gens arrêtés et condamnés est beaucoup plus élevé que ce qu’ils ont donné. Tous les accusés sont qualifiés d' »incendiaires, des pilleurs et des casseurs « , mais de nombreuses personnes ont fait des actions qui ne sont absolument pas violentes. Des actions qui selon les comptes rendus chinois eux mêmes, ne sont même pas de l’ordre à troubler l’ordre public.


Les Tibétains qui tentent de témoigner et de passer des informations à l’étranger sont condamnés très lourdement…
Au cours des deux dernières années, comme l’ont d’ailleurs bien montré les organisations liées au gouvernement tibétain en exil, les gens qui passent des informations sont condamnés pour espionnage. Des gens qui téléphonent à leur cousin à Dharamsala peuvent se retrouver avec des condamnations extrêmement lourdes. Or, le gouvernement chinois sait bien que le comportement des forces de sécurité au Tibet est en contradiction avec les normes internationales, mais aussi ses propres lois


Après le Tibet, c’est le Xinjiang qui s’est embrasé en juillet 2009, et a connu une répression également brutale. Il y a des parallèles entre les situations dans lesquelles se trouvent aujourd’hui ces deux zones de minorités ethniques…
C’est un défi politique majeur pour l’équipe de Hu Jintao : dans les quatre sixièmes du pays, des troupes armées ont dû être envoyées pour maintenir l’ordre et la liberté de circulation et de communication y sont restreints. Les évènements d’Urumqi ont été beaucoup plus contenus : ils ne se sont pas propagés ailleurs. Au Tibet, ça s’est davantage étendu. L’une des raisons, c’est qu’au Xinjiang, les Chinois Hans constituent près de 50 % de la population, bien plus qu’au Tibet. Le terrain est plus facile, ce sont des oasis. Il y a des routes, des aéroports, on peut facilement amener des troupes. Peu de temps après les évènements d’Urumqi, le gouvernement chinois a changé le premier secrétaire du parti de la Région autonome, et en a nommé un autre qui, en rupture avec la tradition, n’a pas fait sa carrière au Xinjiang même. Un plan massif de développement a été lancé, qui va complètement transformer le territoire. Les autorités ont aussi admis qu’à la base du problème, les Ouigours étaient exposés à des discriminations socio économiques. Et puis, il y a moins de sympathie international, il y a le problème du terrorisme islamique, le régime est donc dans une situation plus confortable.
Au Tibet, oui, on va construire des autoroutes, mais aucun mot sur les discriminations. La réalité est que la pouvoir est bien plus dans une impasse au Tibet : il y a une proportion de Chinois Hans plus faible, il n’y a pas d’agriculture qu’on peut étendre comme au Xinjiang en apportant l’irrigation. Il y a aussi une bureaucratie tibétaine qui a complètement accentué les rancoeurs, en captant les ressources et les richesses, comme l’a montré le rapport de l’ONG chinoise Gongmeng en 2008. Pékin peut difficilement faire face à deux régions de minorités ethniques en révolte : le Tibet tout seul, ça passe. Le Xinjiang, aussi. Mais les deux en même temps, non. Il fallait donc qu’ils règlent au moins un des problèmes : au Xinjiang, ils vont faire ce qu’ils savent faire, moderniser et transformer le terrain indigène en terrain chinois. Faire des villes qu’on puisse lire, administrativement et militairement. Renforcer les Bingtuan [Corps de production et de construction du Xinjiang]. Au Tibet, il n’y a pas de solution rapide, il n’y a pas de plan de 5 ans qui puisse faire progresser les choses.


Qu’est-ce que cela implique pour la question tibétaine ?

Sur le long terme, cela pose la question de la résolution politique. Le débat entre archaïsme et modernité, qui fait souvent surface quand on parle de la politique chinoise au Tibet, est relégué à l’arrière plan par un problème plus grave : quand les forces de sécurité agissent de cette façon, quand tout le monde est suspect, quand des gens sont emmenés, torturés et  » disparus « , ça aliène la population. Cela accentue le processus de polarisation dans la société. L’attitude des forces de l’ordre éloigne la possibilité d’une solution politique pour le Tibet. Les [autorités chinoises] auraient besoin de faire comme ce qu’elles ont fait dans le reste de la Chine, et de parvenir à un processus d’accommodation, de négociation avec la société.
Propos recueillis par Brice Pedroletti

source : Le Monde

Le rapport (en anglais) est disponible ici.


 

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