Kunchok Tsephel

Kunchok Tsephel, 39 ans a été condamné à 15 ans de prison en 2009. Il avait été arrêté le 26 février 2009. Son crime : il aurait divulgué des secrets d’état sur son site internet (comprendre qu’en fait il a dû parler des événements de mars 2008). Kunchok Tsephel est le fondateur de Chodme (la lampe à beurre), un site dédié à la littérature tibétaine. J’ai rencontré il y a quelques années Kunchok en Amdo. C’est quelqu’un d’une gentillesse extrême dont le seul but est de défendre la culture tibétaine, notamment en offrant une plateforme d’expression aux poètes actuels. Au moment où je l’ai vu, il se désespérait de voir son site être régulièrement fermé par les autorités chinoises, soit sans un mot d’explication soit sous prétexte de problèmes techniques. Mais jamais il n’a renoncé à l’idée de promouvoir une culture tibétaine contemporaine.

Aujourd’hui, PEN America lance une campagne de mobilisation à son sujet.


 

  Immolation de deux moines à Lhassa

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La roue du Dharma sur le toit du Jokhang

Deux jeunes moines tibétains se sont immolés par le feu dimanche 27 mai à Lhassa. Ce sont les premières immolations signalées dans la capitale de la Région “Autonome” du Tibet”.

[…]


Les moines se sont immolés devant le temple du Jokhang, le plus sacré du Tibet et lieu de pèlerinage ultime pour les Tibétains. Les deux moines ont été rapidement emmenés par les forces de sécurités débarquant de plusieurs véhicules. D’après les sources, la zone a été dégagée et nettoyée en un quart d’heure.


Pour l’heure, l’identité des deux moines n’est pas connue. D’après des témoins, vu l’intensité des flammes, ils seraient morts.


La tension à Lhassa a encore augmenté suite à cet événement, plus particulièrement aux abords du Jokhang et du Potala. Les forces de police et paramilitaires auraient arrêté des personnes s’étant regroupées pour manifester à la suite des immolations.


Cela porte à 35, le nombre d’immolations pour protester contre la répression chinoise depuis mars 2009.

Sources :  RFA


 

  Le Tibet brûle

autel-rongwoUn autel au monastère Rongwo à Rebkong avec des photos du Dalaï-lama


Sous de grands portaits souriants du dalaï-lama suspendus aux murs, un autel improvisé occupe tout le fond de la véranda. La foule compacte qui s’entasse dans l’espace exigu observe un silence impressionnant.

[…]

Brillants de ferveur et de fierté, les regards sont fixés sur une petite photo posée sur un tas d’écharpes cérémonielles : chemise blanche boutonnée, raie sage sur le côté, l’air timide, un frêle visage s’offre aux nombreux visiteurs accourus des quatre coins du haut plateau. Des villages entiers habillés de leurs plus beaux brocards viennent en procession vers le hameau de Shabrang, perdu dans un vaste paysage au bout d’une mauvaise route de terre. Ils grimpent le chemin boueux entre les murs de terre crue et des toits de chaume et vont déposer avec déférence leurs cadeaux au pied de l’autel – du thé en briques, des sacs de céréales, des mottes de beurre… La personne chargée des offrandes prend note des dons en espèces, des sommes importantes eu égard à la pauvreté de la région. Puis les visiteurs se plantent devant la modeste effigie de Sonam Dargey, et récitent des prières en l’honneur du petit paysan devenu héros du peuple.


Sonam est en effet le trentième Tibétain à s’être immolé par le feu. Contrairement à la plupart de ceux qui l’ont précédé, il n’était pas un moine, mais un campagnard illettré qui n’a pu envoyer aucun de ses quatre enfants à l’école. À 44 ans, il avait des soucis normaux, comme cette maison à construire pour son aîné en âge de se marier. Pour payer les travaux, il confectionnait des moulins à prière au monastère de Rongwo, dans la ville voisine de Rebkong.


Tout bascule le 17 mars. Sonam se prosterne devant le portrait du dalaï-lama. Puis il boit de l’essence. Au pied du monastère, il s’enflamme comme une torche en criant : « Nous voulons le retour de sa sainteté le dalaï-lama ! ». Pour empêcher les policiers de s’emparer de lui, il a pris soin d’enrouler son torse de coton imbibé d’essence et de fil de fer barbelé. Un employé qui passait par là a filmé la scène avec son téléphone portable. Il montre des images très dures de Sonam essayant encore de lever le poing – comme le font tous les immolés – alors qu’il est déjà entièrement la proie des flammes.


Bouleversés, des passants portent le cadavre calciné sur l’esplanade du monastère – là où, trois jours plus tôt, le 14 mars, un ami de Sonam, le moine Jamyang Palden, avait accompli le même geste radical. Rebkong est sous le choc. Contrairement à la province voisine du Sichuan où les incidents de ce genre se succèdent depuis un an, la ville n’en a connu aucun avant ce 14 mars, date anniversaire du soulèvement de Lhassa en 2008. « L’esplanade s’est remplie en un clin d’œil, raconte l’employé. Les policiers sont arrivés en force pour nous disperser, mais nous étions tellement plus nombreux qu’ils ont renoncé. Ce sont des moines âgés qui ont maintenu l’ordre. Ils ont fait des funérailles publiques solennelles, puis tout le monde est monté sur la colline pour assister à la crémation. Les gens étaient tellement émus… ». Selon des témoins, la foule aurait atteint huit mille personnes – la plus importante concentration jamais enregistrée dans cette ville de 80 000 habitants.


Pourquoi Sonam Dargey a-t-il accompli un geste aussi extrême ? Était-ce par colère ? Par défi ? Par désespoir ? Par imitation ? Dans la modeste maison de Shabrang, la question reste sans réponse. L’épouse, Dolkar Kyi, souffre de problèmes cardiaques depuis l’événement. Accroupie sur l’estrade qui lui sert de lit dans sa minuscule chambre, un goutte-à-goutte fiché dans le poignet, elle a à peine la force de saluer le flot de visiteurs. Quant aux enfants, dont le plus jeune a 6 ans, ils ne parlent que le patois. C’est un parent, un énergique quadragénaire, qui répond aux questions – en évitant tout propos problématique. « Mon cousin était pauvre, mais l’argent n’était pas un souci pour lui, affirme-t-il. Il était très pieux, et faisait souvent des pélerinages ». Selon lui, personne ne peut décrire l’état d’esprit de Sonam, personne n’ayant eu connaissance de son projet. Quant à exprimer ce que ressentent les proches – approbation, fierté, etc. – il est encore plus évasif : « Excusez-nous, ce sont des choses dont on ne peut pas parler »…


Pour Pékin, confronté à un mode de contestation aussi inédit que radical, les immolés sont purement et simplement des « terroristes » manipulés par l’étranger. Peu importe le soin qu’ils prennent à ne nuire à personne. Tous leurs proches risquent d’être tenus pour complices. Dans les localités tibétaines du Sichuan, dirigées par des durs qui continuent à appliquer des méthodes dignes de la révolution culturelle, les survivants sont traités comme des criminels. À Aba, théâtre de la moitié des cas d’immolation, chaque incident est suivi d’arrestations, ce qui entraîne de nouvelles immolations. Un cercle vicieux, qui ne présage que des lendemains terrifiants.


Même inquiétude à Tongde, à 200 km de Rebkong, où la police a réagi le 16 mars à une manifestation rassemblant un millier de personnes, en jetant des grenades au milieu de la foule. Impossible de connaître les détails de l’incident. Mais il y aurait plusieurs blessés, selon un jeune moine rencontré dans un monastère proche de la ville. « Nous avons nous aussi protesté près d’ici. Ce qu’on veut ? La liberté. On n’est pas libres. On ne peut pas pratiquer notre religion librement. On ne peut pas rencontrer notre chef spirituel. On ne peut pas étudier notre langue dans les écoles, ils basculent tous les cours vers le chinois. On ne peut même pas s’immoler sans mettre en danger sa famille ou son monastère… » Le jeune homme soupçonne que le Qinghai va bientôt appliquer des politiques restrictives rodées ailleurs : « A Lhassa, un monastère ne peut avoir plus de 30 moines ! Ils veulent tuer à petit feu le système monastique qui est un pilier de notre existence… »


À Rebkong, dont le secrétaire du Parti pratique une approche plus souple fondée sur le dialogue avec les hauts lamas, l’explosion de violence a été évitée malgré l’immense émotion déclenchée par les deux sacrifices de mars. « C’est vrai, ils sont moins féroces ici, reconnaît un enseignant. Mais regardez ce qui se passe : la langue tibétaine est battue en brèche dans nos propres écoles, on est noyés de migrants chinois. Ils ont en fait décidé de nous éradiquer en tant que peuple. Ce qui suffit à expliquer le geste des immolés ».


Face à la prolifération des candidats au martyre, Pékin veut étouffer la révolte en tuant l’information dans l’œuf. Le pouvoir a scellé l’espace tibétain, grand comme quatre fois la France, dispersé sur quatre provinces. Un cordon de barrages installés à des centaines de kilomètres en amont des lieux sensibles intercepte les journalistes étrangers. Quant à la presse chinoise, elle est sommée de reprendre les dépêches de l’agence Chine nouvelle. Internet est coupé sur le plateau, les téléphones portables écoutés. Quand on parle à un Tibétain, il prend la précaution non seulement d’éteindre son téléphone, mais de retirer la batterie…


C’est une véritable loi martiale qui ne dit pas son nom qui écrase le Tibet. Au Sichuan, les districts tibétains dépensent pour le maintien de l’ordre 4 à 6 fois plus que les districts non-tibétains. Le nombre de militaires envoyés dans la région monte en flèche, laissant présager une répression armée. Mais rien ne semble à même de stopper la contagion sacrificielle. « Je suis persuadé que le mouvement va continuer, et même toucher de nouvelles catégories : des profs, des fonctionnaires… » prédit Tashi (le nom a été changé) un écrivain qui vit à Xining, la capitale provinciale. « C’est la seule forme de protestation qui nous reste : nous ne pouvons ni manifester, ni chanter, ni écrire, ni débattre sur les forums… 70 intellectuels et artistes sont en prison. » Les immolations sont donc à comprendre non comme des actes de désespoir, mais au contraire comme une lutte. « Depuis le soulèvement de 2008, les Tibétains ont compris que la liberté a un prix, qu’elle ne nous sera pas offerte. » Dans ce cas, pourquoi pas une révolte ouverte ? « À cause du dalaï-lama. Les gens veulent par-dessus tout son retour. Comment pourraient-ils utiliser des méthodes qu’il désapprouve ? »


Jusqu’où ira l’hécatombe ? Tashi se rembrunit : « Au début on disait : à 15, l’ONU va intervenir. Puis on a dit 20. Nous en sommes à 30, et il ne se passe rien… Maintenant, les gens parlent de 2 000 sacrifices, dit-il avec un frisson, un chiffre qu’on prétend tiré de l’histoire de la lutte de Gandhi contre les Anglais… »


Malgré l’aggravation de la répression, les Tibétains semblent pourtant étonnamment optimistes. « Bien sûr ! Je le suis aussi, déclare Tashi avec feu. J’avoue avoir longtemps cru que nous n’avions aucune chance face à la Chine… Et puis il y a eu le soulèvement de 2008 : et on a vu que nous étions un peuple extraordinaire, prêt à mourir pour la liberté, la justice. Tous ces immolés sont des héros qui nous donnent une force extraordinaire. Je suis persuadé que nous finirons par gagner, parce que la force morale gagne toujours contre la force physique ».


Ursula Gauthier, le Nouvel Observateur

 

  « Lorsque 2 000 Tibétains se seront immolés… »

Rebkong vue du toit de son monastère

Rebkong vue du toit de son monastère


Le 17 mars, un berger de Tongren (Rebkong en tibétain), père de 4 enfants, s’est immolé. C’est le 29e suicide par le feu en un an. Rencontre avec ceux qui bravent la répression chinoise et se sacrifient pour un Tibet libre.

[…]

De la grande lamasserie de Tongren surgit soudain un étrange tumulte. Une masse désordonnée de pèlerins et de passants se projette vers un parvis balisé de stûpas d’où s’échappe une fumée âcre. «Quand j’ai vu ça, je me suis plongé dans la foule pour voir ce qui se passait, murmure Dorge, un commerçant de Tongren. Des gens bouleversés criaient, d’autres priaient. En m’approchant j’ai vu un homme à terre qui brûlait.» «Comme d’autres, j’ai pris des photos», dit-il en sortant son téléphone portable. Sur les clichés flous, une forme humaine carbonisée gît au sol, entourée de tissus de soie jaune et blanc. En ce matin du 17 mars, Dorge assistait à la 29e immolation de Tibétains en l’espace d’un an. «Les gens ne tentaient pas d’éteindre les flammes… mais jetaient des écharpes de cérémonies autour du corps, en signe d’offrande», raconte-t-il, encore suffoqué. «Depuis peu, confie-t-il, il s’est répandu une rumeur à laquelle désormais croient beaucoup de gens. Elle dit que lorsque 2 000 Tibétains se seront immolés, le sacrifice sera tel que, par une sorte de miracle divin, le Tibet deviendra enfin libre.»


Écharpes. L’homme qui ce jour-là s’est transformé en torche vivante s’appelle Sonam Thargyal. C’était un berger de 44 ans, père de quatre enfants, qui effectuait des travaux de menuiserie dans la lamasserie de Tongren pour gagner de quoi nourrir sa famille. Celle-ci vit dans un petit village, Xiabulang, situé sur les hauteurs, à 8 kilomètres de là. Pour s’y rendre, des précautions s’imposent. Depuis que les suicides par le feu se sont généralisés dans les régions tibétaines - tant dans la province du Sichuan que dans celles du Qinghai et du Gansu - les routes sont barrées pour empêcher les journalistes de s’y rendre. Le Tibet proprement dit - la «Région autonome du Tibet» - est, quant à elle, pratiquement en état de siège depuis le grave soulèvement antichinois de 2008 (1), et inaccessible à la presse depuis quatre ans. Cette technique permet à Pékin d’endiguer l’information et de minimiser la portée de ces inimaginables actes de défiance dont seuls les Tibétains exilés, en contact avec la population locale, se font le relais. Dans Tongren, comme tant d’autres villes tibétaines, une troupe chinoise dressée à l’attaque patrouille jour et nuit, tandis que des escouades de policiers en civil, Chinois et Tibétains, quadrillent les rues. Tous les journalistes qui ont tenté dernièrement de s’y rendre ont été refoulés. Mieux vaut emprunter les chemins de traverse.


On accède à Xiabulang par un sentier. Ce village de 600 âmes est presque entièrement analphabète, car la première école n’a été construite qu’il y a deux ans. En novembre, les autorités ont néanmoins gratifié l’entrée de ce dérisoire village d’un pylône de surveillance directement relié à un commissariat de la ville : pas moins de quatre caméras vidéo scrutent les allées et venues. Il y en a beaucoup en ce moment. En voiture, en bus, à pied même, chaque jour amène un flot ininterrompu de centaines de pèlerins venus de tout le Tibet rendre hommage à la famille du berger immolé. Ils défilent solennellement devant le sanctuaire érigé dans la modeste demeure du martyr. Bien que proscrits, de grands portraits du dalaï-lama, ainsi que des écharpes de cérémonies multicolores, couronnent un petit autel où figure la photo du défunt.


listes. Celui-ci a été incinéré par les lamas de Tongren quelques jours après son acte, au cours d’une cérémonie rassemblant une telle affluence que les autorités ont renoncé à la disperser. Dans la cour de la maison, des femmes en chouba (manteau traditionnel) font tourner de gros moulins à prières munis d’une auréole de tissu multicolore. Un aka (moine) en toge pourpre et les quatre enfants de Sonam Thargyal, âgés de 6 à 23 ans, accueillent les visiteurs qui apportent leur obole, dûment répertoriée dans un cahier par le clerc du village.


Les plus démunis offrent des briques de thé ou des sacs d’orge qui s’entassent dans un hangar en bois. D’autres donnent jusqu’à l’équivalent de 1 200 euros - une petite fortune. «Papa ne nous a rien dit avant de commettre son geste, et rien ne nous donnait à penser qu’il y songeait»,marmonne en tibétain l’un des enfants en croisant les mains. Le clerc, un des rares habitants à parler chinois, traduit d’un ton grave. La famille est-elle fière de son sacrifice ? «Nous ne pouvons pas répondre franchement à cette question, mais vous devez vous douter de la réponse», dit le clerc en décochant un regard inquiet.


Dans le Tibet barricadé, où disparitions, emprisonnements et tortures font partie du quotidien, mieux vaut rester circonspect. Mais cette répression stimule aussi, plus que jamais, les actes de défiance. «Nous sommes un peuple de conscience qui ne peut pas vivre sans dignité, sans religion, sous la coupe d’un gouvernement chinois qui insulte ce que nous avons de plus sacré»,dit Kelsang, un poète Tibétain. Le prestige du dalaï-lama est tel, dit-il, que de longues listes portant les noms des défunts de tout le Tibet lui sont constamment envoyées en Inde où il réside, par messager ou par courrier électronique, afin qu’il les bénisse. Selon lui, «le simple fait qu’il lise ces patronymes suffit à les consacrer».


De son côté, Pékin, qui accuse le grand lama exilé de «séparatisme», oblige les moines à renier par écrit leur saint-père - par ailleurs constamment stigmatisé par la propagande. Alors que le dalaï-lama dénonce la politique d’immigration massive de Chinois de souche dans les régions tibétaines, l’agence Chine nouvelle l’accusait cette semaine d’être «aussi cruel que les Nazis» et de préconiser contre les colons chinois un «holocauste similaire à celui d’Hitler contre les Juifs»… «La répression qui sévit depuis les émeutes de 2008 est devenue plus intolérable que jamais»,s’exclame une écrivaine tibétaine en soulignant que, depuis deux ans, l’enseignement en tibétain est proscrit dans toutes les écoles, même pour les enfants de primaire.


«Avant 2008, complète un fonctionnaire tibétain, on pensait, comme nous le répète sans cesse la Chine, que nous étions un peuple arriéré qui devait se siniser pour entrer dans la modernité. La ténébreuse répression chinoise nous a désormais tous fait comprendre, du simple berger aux intellectuels en passant par le clergé, que l’intention des Chinois est de nous couper le cou pour s’emparer mort ou vif de notre Tibet. Cette prise de conscience identitaire est sans précédent dans l’histoire de notre peuple.»


Agonie. La résistance prend de nombreuses formes. «De plus en plus d’entre nous font attention à n’utiliser que des mots tibétains, et à remplacer les mots chinois que nous utilisions auparavant par des mots tibétains nouvellement forgés», dit une enseignante en évoquant le sacrifice d’une lycéenne de Maqu (province du Gansu) qui voulait protester contre l’interdiction de l’enseignement en Tibétain. C’était le 3 mars : Tsering Kyi, 20 ans, s’est recouvert le corps de couvertures imbibées d’essence qu’elle a fixé sur son corps avec du fil de fer, avant de sortir s’immoler sur la place du marché de la ville. Son agonie n’a duré que quelques minutes.


La police a immédiatement bouclé la place et confisqué les téléphones portables de tous les passants pour effacer les clichés du drame. «Le bouddhisme interdit le suicide, souligne un écrivain de Tongren, mais dans une situation où on ne peut même plus pratiquer librement notre religion, l’immolation est justifiée. Ce sacrifice ultime pour la cause tibétaine me rend fière d’être Tibétain.» Il ajoute : «La non-violence prêchée par le dalaï-lama est entrée dans la conscience des Tibétains, et le suicide par le feu est l’expression d’une résistance la plus intense qui soit, tout en restant dans le cadre de ce principe.» Beaucoup de Tibétains soulignent que ces suicides par le feu ne sont pas des gestes de désespoir, bien au contraire. «Après tant d’années de tourment et d’abattement, assure le poète Kelsang, ces immolations ont redonné aux Tibétains un incroyable sentiment d’espérance. Ces sacrifices ont forgé une conscience commune et réveillé une volonté de résistance.»


(1) Cette révolte a fait dix-neuf morts selon le bilan officiel, 150 selon des sources tibétaines.


Philippe Grangereau, Libération

 

  Pour l’anniversaire du soulèvement de Lhassa, la crise atteint un nouveau paroxysme au Tibet

Désigné comme le Jour du soulèvement national (National Uprising Day) à Dharamsala, dans le nord de l’Inde, où siège le gouvernement tibétain en exil, le 10 mars a chaque année un écho très fort parmi les 6 millions de Tibétains de la Région autonome tibétaine (sous contrôle chinois) et des zones tibétaines des quatre provinces chinoises qui la bordent.

[…]


Cette année, l’anniversaire du soulèvement de 1959, bien sûr tabou en Chine, intervient alors que la crise au Tibet a atteint un nouveau paroxysme. Non seulement les nouveaux médias ont favorisé une diffusion sans précédent d’informations en provenance du “Tibet libre” vers les hauts plateaux tibétains, mais, aux yeux des Tibétains de Chine, le temps presse.


La première revendication qui ressort des multiples manifestations ou actes récents de vis-à-vis de Pékin est le retour au Tibet du dalaï-lama, et la fin de sa diabolisation par le régime communiste. Le Monde a pu constater, en 2010 et 2011, combien celle-ci est ressentie comme une atteinte à la dignité des Tibétains et à leur identité culturelle et religieuse dans les zones tibétaines du Sichuan et du Qinghai.


SOULÈVEMENT GÉNÉRALISÉ
En 2008, c’est le Jour du soulèvement national que les moines du monastère de Drepung, l’un des trois plus grands de Lhassa, ont organisé une marche de protestation en réaction aux mesures de “rééducation patriotique” qui leur avaient été imposées. S’en suivra un soulèvement généralisé à tout le Tibet historique, qui durera plusieurs mois.


La répression sera féroce : les arrestations et les peines de prison toucheront le clergé comme la population laïque, et une grande partie de l’intelligentsia tibétaine. Elle s’accompagnera d’une double stratégie de reprise en main systématique des monastères et de la population, mais aussi de “subventions” ciblées. Le résultat a été désastreux : les autorités chinoises se sont aujourd’hui aliénés une plus grande partie encore de la population tibétaine, toutes catégories confondues.


RENFORCEMENT DE LA FIERTÉ D’ÊTRE TIBÉTAIN
La fierté et la conscience d’être tibétain n’auront cessé de se renforcer ces quatre dernières années : “Les manifestations de 2008 ont renforcé le sentiment d’identité des Tibétains et depuis ils expriment régulièrement leur fierté nationale, explique la tibétologue française Katia Buffetrille qui a fait un long séjour en Amdo fin 2011. Ainsi, on peut voir dans divers lieux en Amdo [actuelle province chinoise du Qinghai] de petits papiers collés aux vitrines des boutiques et appelant à parler une langue pure [au lieu d'être mélangée avec du chinois].”


“Des manifestations pacifiques ont eu lieu en 2010 à Rebkong [Amdo] contre le projet de supprimer l’enseignement en tibétain dans le secondaire, poursuit-elle. Des initiatives de la société civile sont apparues comme le “mercredi blanc” qui a débuté dans le Tibet oriental et qui est une journée durant laquelle les Tibétains mangent tibétain, s’habillent tibétain, parlent uniquement tibétain. Ce mouvement s’est répandu maintenant parmi les exilés.”


ACCROISSEMENT DES IMMOLATIONS PAR LE FEU
Cette année, le Jour du Soulèvement National se tient à Dharamsala au milieu de témoignages quotidiens d’actes de résistance et de répression en provenance du Tibet. Pour la première fois, le dalaï-lama n’a pas prononcé d’allocution il avait annoncé en 2011, pour son dernier discours officiel du 10 mars, qu’il transférait son pouvoir politique à un chef de gouvernement élu.


En Chine, au Sichuan, mais aussi au Qinghai et au Tibet, la cadence des manifestations et immolations par le feu s’est accélérée depuis le début de l’année 2012, tandis que l’intensification des représailles policières au moins trois manifestations ont conduit à des morts par balles ou de mauvais traitements des immolés qui survivent à leurs blessures, comme le moine Lobsang Kunchog, amputé des quatre membres et soumis aux brimades du personnel chinois de l’hôpital où il est traité - alimentent en retour la colère des Tibétains.


Tout dernièrement, à Rebkong, dans le Qinghai, des collégiens tibétains ont protesté le 7 mars quand ils ont découvert que les manuels scolaires de la rentrée n’étaient qu’en chinois plusieurs manifestations d’écoliers avaient déjà eu lieu dans la même région en octobre 2010.


Un jeune homme a été tué par balles le 6 mars dans la préfecture autonome tibétaine de Golog (province du Qinghai), parce qu’il s’est interposé lors de l’arrestation d’un autre Tibétain recherché par la police et accusé d’avoir décroché le drapeau chinois d’un bâtiment officiel le 26 janvier dernier. Le 5 mars, un Tibétain de 18 ans s’est immolé dans la préfecture de Ngaba (Sichuan), soit la 26e immolation par le feu depuis 2009. La veille, une femme de 32 ans, mère de quatre enfants, s’immolait à Ngaba, le lendemain de l’immolation par le feu d’une lycéenne de 19 ans, cette fois à Machu dans le Qinghai.


SURVIVRE À L’OPPRESSION
Liées au départ à la persécution du monastère de Kirti, à Ngaba, où les forces armées avaient massacré une dizaine de civils en mars 2008, les immolations de moines (et souvent de moines expulsés des monastères en raison des nouvelles mesures de discipline imposés par le parti), sont devenues un mouvement collectif de protestation : désignées comme des “martyrs” à Dharamsala, les immolés sont des “terroristes” pour le gouvernement chinois.


A Pékin, la dissidente tibétaine Woeser, placée sous résidence surveillée à l’approche de la date sensible du 10 mars, a pris l’initiative dans une lettre ouverte cosignée par la poétesse tibétaine Gade Tsering et le bouddha vivant Arjia Lobsang, en exil aux Etats-Unis, d’en appeler à cesser les immolations par le feu. Woeser avait été l’une des premières à qualifier les immolations d’actes de résistance. Il est temps, écrit-elle le 7 mars après avoir rendu hommage “au dévouement rare” qui a poussé 26 Tibétains à recourir à cette forme extrême de protestation depuis février 2009, de “chérir sa vie au temps de l’oppression”.


Ces 26 immolations ont clairement exprimé la volonté des Tibétains, dit-elle, or l’expression ne peut être un but en soi : il est temps de “mettre cette volonté en pratique”, de rester vivant et de survivre à l’oppression. L’intégralité de la traduction en anglais de son texte est sur son blog.


SURENCHÈRE RÉPRESSIVE
Côté chinois, la désignation des immolés comme des “terroristes” s’inscrit dans la continuité d’une surenchère répressive que rien n’incite à freiner. La politique de la “stabilité à tout prix”, qui commence à être modulée ailleurs en Chine en raison de ses excès, ne souffre aucun aménagement au Tibet.


Les participants à des manifestations ou des actes de résistance sont souvent laissés libres le temps que les choses se calment, puis les meneurs présumés sont traqués et arrêtés. Les procès sont expéditifs et les condamnations pour “séparatisme” ou “subversion” sont le plus souvent très lourdes. C’est le cas récemment des participants à un rassemblement pacifique à Nangcheng, dans la préfecture de Yushul au Qinghai. Ainsi qu’à Drango (Luhuo en chinois) dans le Sichuan, où une centaine d’arrestations ont eu lieu récemment selon Free Tibet.


Les familles, les employeurs, et les monastères sont “punis” pour les crimes de leurs employés ou membres. De fait, si, ailleurs en Chine, des contrepouvoirs balbutiants se mettent en place, grâce à la presse, aux réseaux sociaux, aux avocats et aux ONG, les régions tibétaines sont livrées aux formes les plus brutales de gouvernance.


INDIFFÉRENCE DE L’OPINION PUBLIQUE CHINOISE
L’opinion publique chinoise est indifférente et hostile aux revendications des Tibétains : les immolations ou autres manifestations, quand elles sont rapportées dans les médias chinois, le sont sous la forme d’entrefilets ou de brèves. Enfin, la perception que la question tibétaine est “intouchable” en raison de l’agressivité des autorités n’incite aucun des intellectuels ou des bloggeurs chinois, pourtant prompts à se mobiliser sur d’autres sujets touchant à la dignité humaine, à s’en mêler de trop près, par peur des représailles.


Du reste, au sein de l’appareil de sécurité qui continue de baigner dans une vision maoïste des rapports de force, le pire cynisme règne en maître : “Plus la situation est chaotique au Tibet, mieux c’est. Cela servira à entraîner nos troupes et à endurcir les masses. En outre, cela nous procurera une raison suffisante pour écraser la rébellion et mener des réformes dans l’avenir”, confiait Mao Zedong en février 1959, il y a 53 ans, alors que la révolte battait son plein dans le Kham.


Brice Pedroletti / Le Monde

 

  Aba : arrestations, condamnations et disparitions

Lobsang Rinchen

Lobsang Rinchen

Dans le district d’Aba où le monastère de Kirti est toujours sous contrôle armé, la répression continue de s’exercer. Arrestations, peines de prison, disparitions et tortures.

[…]


Les autorités chinoise du district tibétain d’Aba (Ngaba) ont arrêté mardi 10 mai 2011 un moine du monastère de Kirti agé de 21 ans.


Lobsang Richen a été arrêté dans ses quartiers par des agents de la police et de la sécurité d’état. On ne sait pas encore ce qui a conduit à son arrestation.


Auparavant, un tribunal du district d’Aba a condamné deux autres moines de Kirti à 3 ans de prison. Il s’agit de Lobsang Dhargye, 31 ans et de Kunchok Tsultrim, 33 ans.


Lobsang Dhargye, moine depuis l’enfance à Kirti avait été à Lhassa en 2003 pour étudier au monastère de Drepung. Il a participé aux manifestations de 2008. Son visage identifié par les caméra de surveillance vidéo, il avait ensuite passé 5 mois dans divers centres de détention autour de Lhassa. Il fut finalement renvoyé dans le district d’Aba sous conditions comme de ne pas pouvoir sortir de la région sans une autorisation officielle. Il a été arrêté le 11 avril 2011 à la suite d’un raid des forces armées dans le monastère.


Kunchok Tsultrim a lui été arrêté dans un des autres raids survenus après le 16 mars 2011, date à laquelle le moine Phuntsok s’était immolé par le feu pour protester contre la répression chinoise.


Toujours dans la même région, un homme appartenant à la famille de Chogyam Tsang est porté disparu depuis le 15 avril 2011. Des agents de la sécurité et de la police chinoise ont fouillé la maison de sa mère dans la municipalité de Chukle Ghongma. Chogyam serait actuellement en détention à Chengdu, capitale du Sichuan.


D’après la même source, plusieurs étudiants tibétains tentant d’empêcher les troupes chinoises de pénétrer dans le monastère de Kirti le 12 avril auraient été torturés et seraient soumis à la campagne de “ré-éducation patriotique”.


Source : Phayul

 

  Arrestation de 6 moines du monastère de Kirti

kirti-funeraillesLe monastère de Kirti le jour des funérailles de Rigzin Puntsog

Les autorités chinoises du district de Ngaba (Aba) ont arrêté jeudi (28 avril) cinq moines tibétains du monastère de Kirti où 800 cadres du Parti Communiste chinois sont présents depuis le 12 avril afin d’y imposer “la campagne de rééducation patriotique”.

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D’après Kanyag Tsering, un moine du monastère exilé de Kirti (à Dharamsala en Inde), Lobsang Kunchok, 28 ans, et quatre autres moines du monastère de Kirti (au Tibet) ont été arrêtés jeudi, leur lieu de détention étant inconnu.

Un autre moine du monastère de Kirti, Tsering Damdul a été arrêté quelques jours plus tôt pour son rôle présumé dans le transport du corps de Phuntsok au monastère le 16 mars 2011. Rigzin Puntsog est ce jeune moine d’une vingtaine d’années qui s’est immolé par le feu en protestation contre l’occupation chinoise.

Pendant ce temps, les parents et membre de la famille des moines du district de Chikdril faisant partie des 300 moines arrêtés plus tôt le 21 avril se sont rendus à Aba afin d’obtenir leur libération mais ont été arrêtés cinq kilomètres avant la ville par les troupes chinoises. Ils ont ensuite été remis à la police du district de Chikdril.

3 personnes âgées seraient mortes lors des affrontements avec les forces de sécurité armés quand 300 moines du monastère de Kirti ont été emmenés de force dans des camions militaires vers une destination inconnue le 21 avril. Cependant, la Chine dément ces morts indiquant seulement qu’une femme de 84 ans est décédée d’une maladie pulmonaire.

source : Phayul

 

  Chine : la répression tous azimuts

shouwang


Les avocats des droits civiques ont été les premiers à « disparaître ». À la mi-février, ils se sont volatilisés par dizaines, laissant derrière eux des téléphones sonnant dans le vide, des mails sans réponse et des fils de tweets suspendus. Puis ce fut le tour des blogueurs, des journalistes et des militants engagés dans l’aide aux victimes d’abus. Puis de ces victimes elles-mêmes : d’abord les plus actives, puis toutes celles susceptibles d’élever une protestation dans la rue ou sur les forums.

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Ce n’était pas la première fois que des personnes s’évaporaient sans laisser de traces. Lors des dates dites « sensibles », le pouvoir chinois a l’habitude d’« éloigner » les trouble-fête. Ces fâcheux sont emmenés sous bonne garde dans des lieux de « villégiature » plus ou moins confortables. La période critique passée, la plupart sont relâchés et reprennent leurs activités militantes. Jusqu’à la « date sensible » suivante…


Mais cette fois, le coup de filet a pris d’emblée des proportions alarmantes, débordant largement le cercle habituel des « détentions soft » qui marque à chaque printemps la session de l’Assemblée nationale populaire. Ce mardi, on était encore sans nouvelles de dizaines de personnes, seule une poignée ayant été libérées. Le web est plus que jamais verrouillé : même les fameux logiciels VPN qui permettent de « sauter le mur numérique » se sont soudain désactivés, interdisant de surfer sur les sites censurés. Impossible de relever les courriers Gmail, impossible de créer un nouveau blog, impossible même d’acheter un téléphone portable sans fournir identité et adresse. Les précieuses marges de liberté dont jouissait la minorité d’internautes actifs venaient d’être rognées d’un coup.


La hargne du pouvoir s’est alors tournée contre les journalistes étrangers accusés de favoriser la rébellion. Puis elle a frappé un célèbre artiste contemporain, « disparu » depuis le 3 avril – et d’autres artistes moins connus. Elle s’est ensuite abattue sur la plus grande église protestante non-officielle de Pékin, peuplée d’intellectuels et d’étudiants – et d’autres églises domestiques moins influentes. Parallèlement, elle s’est attaquée aux moines et aux habitants de Kirti, grand monastère tibétain situé dans la province du Sichuan, provoquant un dangereux bras de fer. Abandonnant sa prudence habituelle qui consiste régler les problèmes l’un après l’autre, Pékin semble décidé à réprimer tous azimuts, à écraser tout ce qui lui résiste.


Pourquoi cette brusque crispation ? Pourquoi ce branle-bas répressif ? La société chinoise est certes traversée de toutes parts de conflits générés par une croissance déséquilibrée et envenimés par un système foncièrement inégalitaire. Le marqueur le plus visible de ces déséquilibres, l’inflation – plus de 10 % sur les produits alimentaires – atteint des niveaux explosifs. Pourtant, tous les analystes reconnaissent que l’agitation interne est trop fragmentée pour représenter une menace crédible. C’est ailleurs qu’il faut chercher les raisons de ce raidissement : sur les rives de la Méditerranée. La révolte arabe a en effet démontré la fragilité des régimes les plus intraitables, jetant les mandarins rouges dans l’émoi et réveillant un réflexe de paranoïa. « Je ne parlerais pas de paranoïa, tempère un sociologue. Les risques ne sont pas imaginaires. La Chine a beau être infiniment plus ‘efficace’que les pays arabes sur le plan économique, elle présente pas mal de similitudes, à commencer par un degré d’exaspération contre les puissants dont personne ne mesure mieux la gravité que le pouvoir lui-même ».


Comme pour confirmer ces craintes, un obscur site baptisé « Mouvement du Jasmin » a lancé fin février un appel à priori anodin : il s’agissait d’aller « se promener » tous les dimanches à 14 heures dans des lieux précis des grandes villes, avec pour seule consigne : « sourire ». Pas de slogan, pas de banderoles, pas de cortège… Était-ce encore une manifestation ? Les autorités ne se sont pas posé la question. Plusieurs dimanches de suite, des personnels de sécurité ont occupé par milliers les centres-villes, empêchant le moindre attroupement, s’en prenant aux journalistes étrangers dont certains ont même été tabassés par des agents en civil. Depuis, une véritable campagne d’intimidation psychologique se déploie contre les correspondants étrangers accusés de « fabriquer » l’événement : convocations, visites de policiers, filature, détentions, menaces d’expulsion…



Ai Weiwei

Ai Weiwei




Avec l’arrestation d’Ai Weiwei, le doute n’est plus permis : ce raidissement n’est pas un épisode de plus dans le cycle classique des « fermetures » succédant aux « ouvertures ». Le pouvoir a clairement opté pour la manière forte et tient à le faire savoir. Fils d’un célèbre poète qui fut le chantre de Mao dans les années 50, Ai Weiwei, longtemps protégé par une immunité étonnante, est un personnage trop public pour que son arrestation n’ait pas reçu l’aval des plus hautes instances du pays. Officiellement accusé de « fraude fiscale » et de « pornographie », Ai indisposait depuis longtemps l’aile dure par la férocité de ses critiques contre la corruption. Pire, il s’entêtait à coordonner une enquête collective sur les enfants victimes des « écoles en tofu » lors du séisme du Sichuan an 2007. Péché mortel aux yeux du Parti, décidé à ne jamais tolérer le moindre ferment d’une opposition organisée. En mettant à l’ombre ce célèbre poil à gratter, quitte à susciter un tollé dans le monde entier, la Chine sifflait résolument la fin de la récré.


Le conflit avec l’église protestante indépendante Shouwang – « vigie » en chinois – obéit à la même logique. Le charismatique pasteur Jin Tianming a beau insister sur le caractère apolitique de sa congrégation, l’ascendant considérable qu’il exerce sur ses 1000 fidèles le rend dangereux aux yeux des autorités. Comme toutes les églises « domestiques », Shouwang refuse au nom de la liberté de la foi de s’affilier à l’église dite « patriotique », soumise à l’autorité du Parti. Jusqu’à récemment, le pouvoir s’était montré assez tolérant vis-à-vis d’une foi capable de « moraliser » des individus déboussolés par l’effondrement des valeurs. Les « durs » viennent d’imposer leur intransigeance : ils empêchent l’église de prendre possession de locaux qu’elle avait achetés, tout en la faisant chasser d’une salle de réunion louée dans un restaurant. Barrée sur tous les fronts, Shouwang a réagi en demandant à ses adeptes de prier en plein air… D’où les arrestations des trois dernières semaines, et un conflit sans issue qui ne peut que s’envenimer. Et peut-être se propager aux nombreuses autres églises indépendantes avec lesquelles le pasteur Jin Tianming entretient des liens étroits.



Zhou Yongkang (image pornographique)

Zhou Yongkang (image pornographique)




Pour les défenseurs des droits civiques, ce tournant répressif trahit le poids croissant sur l’échiquier politique de Zhou Yongkang, membre du comité permanent du Bureau politique – le cercle suprême du pouvoir chinois. Bien qu’il soit classé N° 9 sur 9 membres, l’autorité de cet ancien ministre de la Sécurité publique est en réalité considérable car il supervise l’ensemble des organes de sécurité : police, services secrets, milices, tribunaux et prisons. À ce titre, il gère un budget pharaonique (68 milliards d’euros en 2011), soit plus que la défense nationale (65 milliards d’euros). Selon des diplomates européens, l’ascension de « Monsieur-Répression » a profité de la sourde lutte pour le pouvoir à l’approche de la succession de 2012. Si tout va bien, Xi Jinping succèdera à Hu Jintao. Mais les appétits sont nombreux et les tensions entre factions concurrentes pourraient créer une scission au sommet de nature à déclencher une avalanche de revendications. C’est le scénario du printemps de Tiananmen, et le pire cauchemar de la dynastie rouge, prête à tout pour éviter un remake. En attendant l’intronisation du prochain empereur, la société chinoise est donc priée de la mettre en veilleuse.


Révolte désespérée et violente répression à Kirti
Un des plus grands monastères tibétains assiégé par la troupe, ses 2 500 moines retenus prisonniers et privés d’approvisionnement, une population locale tenant tête aux forces de l’ordre, deux personnes âgées tuées à coups de bâton pour avoir barré la route aux camions emportant 300 moines vers une destination inconnue… La ville-monastère de Kirti, située dans la région d’Aba, ou Ngaba en tibétain, (rattachée à la province du Sichuan) est depuis six semaines le théâtre d’une révolte désespérée et d’une violente répression.




Rigzin Puntsog

Rigzin Puntsog




Tout commence le 16 mars. Rigzin Puntsog, un jeune moine d’une vingtaine d’années, s’immole par le feu en protestation contre l’occupation chinoise. Selon les sources tibétaines, des policiers auraient éteint les flammes tout en le rouant de coups de pieds, contribuant ainsi à sa mort. De son côté, Pékin accuse « une action criminelle soigneusement organisée dans le but de déclencher des troubles ». Sans beaucoup de cohérence, la presse officielle décrit Kirti comme un lieu de perdition, où le jeu et la prostitution avaient libre cours.


Bien que rattachée au Sichuan, la préfecture d’Aba est un haut-lieu de la culture tibétaine. Riche d’une population monacale de 10 000 personnes (sur 60 000 habitants), c’est également une place forte du commerce tibétain avec l’Inde et le Népal. Lors du soulèvement de Lhassa en mars 2008, le monastère de Kirti avait subi une répression très dure, attestée par des photos de corps baignant dans leur sang que des moines avaient réussi à faire sortir. Depuis, l’étau ne s’est pas desserré. À Aba, on chuchote que les policiers sont payés (environ 4 000 €) pour chaque arrestation d’un « opposant ». Que les moines arrêtés doivent, entre autres mauvais traitements, absorber de mystérieux « médicaments » qui attaquent leur santé physique et mentale… Impossible d’obtenir des informations indépendantes : la région a été fermée aux étrangers. Le ressentiment croissant des Tibétains ne fait, quant à lui, guère de doute.

Ursula Gauthier

source : le nouvel observateur



 

  Lobsang Sangay, nouveau Premier Ministre de l’Administration tibétaine en exil

Lobsang Sangay

Lobsang Sangay

La commission des élections de l’Administration centrale tibétaine en exil, présidée par Monsieur Jampal Chosang, a annoncé ce matin les résultats du second tour des élections à la nomination du Premier Ministre ainsi que pour le renouvellement du Parlement en exil.

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Monsieur Lobsang Sangay, chercheur à Harvard et résidant aux Etats-Unis, a obtenu 27.051 voix avec 55 % de votes exprimés en sa faveur. Lobsang Sangay est donc élu Premier Ministre de l’Administration en exil. Les autres finalistes, Monsieur Tethong Tenzin Namgyal a obtenu 18.450 voix et Monsieur Tashi Wangdi 3.173 voix.

Quant au renouvellement du Parlement en exil, la commission a annoncé l’élection des quarante-deux députés qui vont siéger à la XVe législature du Parlement en exil, dont vingt-huit représentant les trois provinces du Tibet, huit représentant les quatre écoles bouddhistes du Tibet, deux représentant la religion pré-bouddhique Bön, deux représentant le continent nord-américain et deux l’Europe.

Le Vénérable Thupten Wangchen, résidant  en Espagne et Madame Chungdak Koren, résidant en Norvège ont été élus pour les deux sièges attribués à l’Europe.

Le nouveau Premier Ministre ainsi que la XVe législature du Parlement en exil entreront en fonction à partir de septembre 2011 pour une durée de cinq ans.

Comme l’a annoncé Sa Sainteté le Dalaï Lama dans son message du 10 mars 2011, la révision de la Charte Constitutionnelle régissant la fonction de l’Administration en exil est en cours, dans la mesure où Sa Sainteté a déclaré se retirer de toutes fonctions administratives et politiques afin que naisse « un vrai Gouvernement du peuple, pour le peuple et élu librement par le peuple ». Dès la ratification de la Charte Constitutionnelle amendée par l’actuel Parlement, le nouveau Premier Ministre et la XVe législature exerceront de très hautes responsabilités avec des pouvoirs élargis.

source : communiqué du Bureau du Tibet Paris

 

  Kirti : 2 morts et 300 moines tibétains arrêtés

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Répression. Deux personnes ont été tuées et 300 lamas arrêtés lors de l’attaque contre le monastère tibétain.

La répression continue de s’abattre sur le monastère tibétain rebelle de Kirti, situé dans le comté d’Aba, dans la province du Sichuan. Cette ville-temple, peuplée de 2 500 moines, est assiégée depuis le 9 avril par des milliers de militaires et policiers chinois.

Environ 200 villageois campent aux abords du monastère pour empêcher les forces de l’ordre de procéder à des arrestations. Jeudi, selon des sources locales, des forces spéciales et des policiers ont roué de coups ces villageois tibétains afin de se frayer un passage. Au moins deux d’entre eux, des personnes âgées, ont succombé à ce passage à tabac en règle. Plus de 300 lamas considérés comme des «meneurs» ont, peu après, été emmenés en «rééducation politique» dans des autobus sous la menace armée. Plusieurs moines de Kirti, récemment revenus de «rééducation», ont expliqué à des sources tibétaines qu’ils avaient été systématiquement torturés à l’électricité.

Brûlures. La lamaserie de Kirti, connue pour son militantisme en faveur de l’indépendance du «Pays des neiges» et le retour du dalaï-lama, le chef spirituel du peuple tibétain, est un casse-tête pour les autorités chinoises. Lors des dernières grandes émeutes qui ont secoué l’ensemble du Tibet, en mars 2008, l’armée chinoise a tué par balles au moins huit Tibétains qui manifestaient pour l’indépendance à Aba. Plusieurs moines de Kirti faisaient partie des victimes.

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Le 16 mars, lors de l’anniversaire de cette journée sanglante, un jeune lama de Kirti nommé Phuntsog s’est immolé par le feu devant le siège du gouvernement local. Des policiers chinois auraient éteint les flammes avant de le rouer de coups. De nombreux Tibétains se sont alors précipités pour le protéger. Amené à l’hôpital, il aurait succombé à ses brûlures et aux coups administrés par la police. Plusieurs centaines de Tibétains d’Aba avaient alors manifesté et des centaines d’entre eux auraient été arrêtés.

Officiellement, il ne se passe rien à Aba. «Les bonzes de Kirti profitent d’une vie normale et mènent normalement leurs activités bouddhistes», assurait, il y a quelques jours encore, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Dans un même souffle, cet officiel accusait les Etats-Unis de mentir sur les faits, après qu’un porte-parole américain eut souligné, depuis Washington, que l’intervention militaire chinoise à Kirti était «en contradiction avec les principes, reconnus internationalement, de la liberté religieuse et des droits de l’homme».

Messe. Pékin fait tout pour qu’il n’y ait pas de témoin. La région d’Aba est, dans les faits, interdite aux étrangers depuis plusieurs semaines (Libération du 8 avril). Mais ce n’est qu’hier que Pékin a annoncé, sans explication, que les touristes étrangers n’étaient plus les bienvenus dans cette zone où règne une forme de loi martiale.

La spirale de la répression engendrant des réactions de défi n’est pas le seul apanage du Tibet. Hier, à Pékin, pour la troisième semaine consécutive, les fidèles d’une Eglise protestante indépendante, Shouwang, ont tenté d’organiser une messe en plein air. Les autorités chinoises, qui ne reconnaissent que les congrégations soumises au Parti communiste, ont arrêté entre 20 et 30 fidèles qui s’étaient présentés pour l’office. Près de 170 membres de cette Eglise avaient déjà été arrêtés le dimanche 10 avril, et une cinquantaine d’autres une semaine plus tard. Certains ont ensuite été libérés, mais les responsables de la communauté ont été assignés à résidence.


Philippe Grangereau (Libération, 25 avril)

 


La police a pris le contrôle du monastère de Kirti, à Aba, dans le Sichuan

Depuis dix jours, les moines tibétains du monastère de Kirti, à Aba, dans le nord du Sichuan, résistaient à une de ces opérations de “rééducation patriotique” contre les “monastères rebelles” qui se sont intensifiées à partir de 2008 dans les zones tibétaines de Chine. De plus en plus souvent, elles se concluent par l’envoi de convois entiers de moines dans des centres prévus à cet effet. Les sévices auxquels y sont soumis les récalcitrants — les moines doivent conspuer le dalaï-lama — sont régulièrement dénoncés par les organisations de défense des droits de l’homme à l’étranger.


Tout a basculé le 21 avril : informés qu’un transfert était imminent, les moines, qui sont 2 500 à Kirti, se sont rassemblés dans les lieux collectifs du monastère afin de faire bloc. Mais un responsable de la préfecture d’Aba leur a assuré qu’il n’en serait rien. Les téléphones et l’Internet furent ensuite coupés dans toute la ville. Selon l’association Free Tibet, “à partir de 21 heures, des équipes composées d’une trentaine de membres de la police, de l’armée et de cadres du parti ont investi les habitations individuelles à l’intérieur du monastère et ont embarqué de force au moins 355 moines”. Un témoin aurait compté dix bus, le dernier ayant quitté le temple à 3 h 10 du matin, vendredi 22 avril.


Les organisations tibétaines en exil ont rapporté le transfert des moines et le gouvernement tibétain en exil a lancé un appel urgent à la communauté internationale. Deux manifestants tibétains, un homme de 60 ans et une femme de 65 ans, seraient morts après avoir été violentés par la police.
Aba était sous tension depuis l’immolation par le feu d’un jeune moine (Phuntsog), le 16 mars. Les forces de police ont organisé un blocus du temple à partir du 12 avril, tout en envoyant leurs “équipes de travail” pour négocier. À l’extérieur, des habitants en colère avaient tenté de gêner les manœuvres des autorités par des manifestations et des blocages de routes, s’exposant à de violentes représailles.


Phuntsog

Phuntsog



En Chine, la presse officielle a commencé à distiller des informations sur Aba, dénonçant un complot de la “clique du dalaï-lama” et une “immolation criminelle soigneusement préméditée”. Une action “d’éducation légale” est en cours pour résoudre “les problèmes de moines qui se sont livrés au jeu”, ont “fréquenté des prostituées” et ont “diffusé des vidéos pornographiques”, a rapporté, vendredi, l’agence Xinhua.
Mais les organisations tibétaines en exil ont diffusé, le 20 avril, une vidéo prise d’un téléphone portable le 16 mars : on y voit des images du moine brûlé, assis pétrifié dans une voiture, et d’opérations policières, contredisant l’affirmation chinoise selon laquelle “tout est normal à Aba”. La préfecture d’Aba et celle voisine de Ganzi sont désormais fermées aux étrangers.

Brice Pedroletti (le Monde, 25 avril)