Le Tibet brûle

autel-rongwoUn autel au monastère Rongwo à Rebkong avec des photos du Dalaï-lama


Sous de grands portaits souriants du dalaï-lama suspendus aux murs, un autel improvisé occupe tout le fond de la véranda. La foule compacte qui s’entasse dans l’espace exigu observe un silence impressionnant.

Brillants de ferveur et de fierté, les regards sont fixés sur une petite photo posée sur un tas d’écharpes cérémonielles : chemise blanche boutonnée, raie sage sur le côté, l’air timide, un frêle visage s’offre aux nombreux visiteurs accourus des quatre coins du haut plateau. Des villages entiers habillés de leurs plus beaux brocards viennent en procession vers le hameau de Shabrang, perdu dans un vaste paysage au bout d’une mauvaise route de terre. Ils grimpent le chemin boueux entre les murs de terre crue et des toits de chaume et vont déposer avec déférence leurs cadeaux au pied de l’autel – du thé en briques, des sacs de céréales, des mottes de beurre… La personne chargée des offrandes prend note des dons en espèces, des sommes importantes eu égard à la pauvreté de la région. Puis les visiteurs se plantent devant la modeste effigie de Sonam Dargey, et récitent des prières en l’honneur du petit paysan devenu héros du peuple.


Sonam est en effet le trentième Tibétain à s’être immolé par le feu. Contrairement à la plupart de ceux qui l’ont précédé, il n’était pas un moine, mais un campagnard illettré qui n’a pu envoyer aucun de ses quatre enfants à l’école. À 44 ans, il avait des soucis normaux, comme cette maison à construire pour son aîné en âge de se marier. Pour payer les travaux, il confectionnait des moulins à prière au monastère de Rongwo, dans la ville voisine de Rebkong.


Tout bascule le 17 mars. Sonam se prosterne devant le portrait du dalaï-lama. Puis il boit de l’essence. Au pied du monastère, il s’enflamme comme une torche en criant : « Nous voulons le retour de sa sainteté le dalaï-lama ! ». Pour empêcher les policiers de s’emparer de lui, il a pris soin d’enrouler son torse de coton imbibé d’essence et de fil de fer barbelé. Un employé qui passait par là a filmé la scène avec son téléphone portable. Il montre des images très dures de Sonam essayant encore de lever le poing – comme le font tous les immolés – alors qu’il est déjà entièrement la proie des flammes.


Bouleversés, des passants portent le cadavre calciné sur l’esplanade du monastère – là où, trois jours plus tôt, le 14 mars, un ami de Sonam, le moine Jamyang Palden, avait accompli le même geste radical. Rebkong est sous le choc. Contrairement à la province voisine du Sichuan où les incidents de ce genre se succèdent depuis un an, la ville n’en a connu aucun avant ce 14 mars, date anniversaire du soulèvement de Lhassa en 2008. « L’esplanade s’est remplie en un clin d’œil, raconte l’employé. Les policiers sont arrivés en force pour nous disperser, mais nous étions tellement plus nombreux qu’ils ont renoncé. Ce sont des moines âgés qui ont maintenu l’ordre. Ils ont fait des funérailles publiques solennelles, puis tout le monde est monté sur la colline pour assister à la crémation. Les gens étaient tellement émus… ». Selon des témoins, la foule aurait atteint huit mille personnes – la plus importante concentration jamais enregistrée dans cette ville de 80 000 habitants.


Pourquoi Sonam Dargey a-t-il accompli un geste aussi extrême ? Était-ce par colère ? Par défi ? Par désespoir ? Par imitation ? Dans la modeste maison de Shabrang, la question reste sans réponse. L’épouse, Dolkar Kyi, souffre de problèmes cardiaques depuis l’événement. Accroupie sur l’estrade qui lui sert de lit dans sa minuscule chambre, un goutte-à-goutte fiché dans le poignet, elle a à peine la force de saluer le flot de visiteurs. Quant aux enfants, dont le plus jeune a 6 ans, ils ne parlent que le patois. C’est un parent, un énergique quadragénaire, qui répond aux questions – en évitant tout propos problématique. « Mon cousin était pauvre, mais l’argent n’était pas un souci pour lui, affirme-t-il. Il était très pieux, et faisait souvent des pélerinages ». Selon lui, personne ne peut décrire l’état d’esprit de Sonam, personne n’ayant eu connaissance de son projet. Quant à exprimer ce que ressentent les proches – approbation, fierté, etc. – il est encore plus évasif : « Excusez-nous, ce sont des choses dont on ne peut pas parler »…


Pour Pékin, confronté à un mode de contestation aussi inédit que radical, les immolés sont purement et simplement des « terroristes » manipulés par l’étranger. Peu importe le soin qu’ils prennent à ne nuire à personne. Tous leurs proches risquent d’être tenus pour complices. Dans les localités tibétaines du Sichuan, dirigées par des durs qui continuent à appliquer des méthodes dignes de la révolution culturelle, les survivants sont traités comme des criminels. À Aba, théâtre de la moitié des cas d’immolation, chaque incident est suivi d’arrestations, ce qui entraîne de nouvelles immolations. Un cercle vicieux, qui ne présage que des lendemains terrifiants.


Même inquiétude à Tongde, à 200 km de Rebkong, où la police a réagi le 16 mars à une manifestation rassemblant un millier de personnes, en jetant des grenades au milieu de la foule. Impossible de connaître les détails de l’incident. Mais il y aurait plusieurs blessés, selon un jeune moine rencontré dans un monastère proche de la ville. « Nous avons nous aussi protesté près d’ici. Ce qu’on veut ? La liberté. On n’est pas libres. On ne peut pas pratiquer notre religion librement. On ne peut pas rencontrer notre chef spirituel. On ne peut pas étudier notre langue dans les écoles, ils basculent tous les cours vers le chinois. On ne peut même pas s’immoler sans mettre en danger sa famille ou son monastère… » Le jeune homme soupçonne que le Qinghai va bientôt appliquer des politiques restrictives rodées ailleurs : « A Lhassa, un monastère ne peut avoir plus de 30 moines ! Ils veulent tuer à petit feu le système monastique qui est un pilier de notre existence… »


À Rebkong, dont le secrétaire du Parti pratique une approche plus souple fondée sur le dialogue avec les hauts lamas, l’explosion de violence a été évitée malgré l’immense émotion déclenchée par les deux sacrifices de mars. « C’est vrai, ils sont moins féroces ici, reconnaît un enseignant. Mais regardez ce qui se passe : la langue tibétaine est battue en brèche dans nos propres écoles, on est noyés de migrants chinois. Ils ont en fait décidé de nous éradiquer en tant que peuple. Ce qui suffit à expliquer le geste des immolés ».


Face à la prolifération des candidats au martyre, Pékin veut étouffer la révolte en tuant l’information dans l’œuf. Le pouvoir a scellé l’espace tibétain, grand comme quatre fois la France, dispersé sur quatre provinces. Un cordon de barrages installés à des centaines de kilomètres en amont des lieux sensibles intercepte les journalistes étrangers. Quant à la presse chinoise, elle est sommée de reprendre les dépêches de l’agence Chine nouvelle. Internet est coupé sur le plateau, les téléphones portables écoutés. Quand on parle à un Tibétain, il prend la précaution non seulement d’éteindre son téléphone, mais de retirer la batterie…


C’est une véritable loi martiale qui ne dit pas son nom qui écrase le Tibet. Au Sichuan, les districts tibétains dépensent pour le maintien de l’ordre 4 à 6 fois plus que les districts non-tibétains. Le nombre de militaires envoyés dans la région monte en flèche, laissant présager une répression armée. Mais rien ne semble à même de stopper la contagion sacrificielle. « Je suis persuadé que le mouvement va continuer, et même toucher de nouvelles catégories : des profs, des fonctionnaires… » prédit Tashi (le nom a été changé) un écrivain qui vit à Xining, la capitale provinciale. « C’est la seule forme de protestation qui nous reste : nous ne pouvons ni manifester, ni chanter, ni écrire, ni débattre sur les forums… 70 intellectuels et artistes sont en prison. » Les immolations sont donc à comprendre non comme des actes de désespoir, mais au contraire comme une lutte. « Depuis le soulèvement de 2008, les Tibétains ont compris que la liberté a un prix, qu’elle ne nous sera pas offerte. » Dans ce cas, pourquoi pas une révolte ouverte ? « À cause du dalaï-lama. Les gens veulent par-dessus tout son retour. Comment pourraient-ils utiliser des méthodes qu’il désapprouve ? »


Jusqu’où ira l’hécatombe ? Tashi se rembrunit : « Au début on disait : à 15, l’ONU va intervenir. Puis on a dit 20. Nous en sommes à 30, et il ne se passe rien… Maintenant, les gens parlent de 2 000 sacrifices, dit-il avec un frisson, un chiffre qu’on prétend tiré de l’histoire de la lutte de Gandhi contre les Anglais… »


Malgré l’aggravation de la répression, les Tibétains semblent pourtant étonnamment optimistes. « Bien sûr ! Je le suis aussi, déclare Tashi avec feu. J’avoue avoir longtemps cru que nous n’avions aucune chance face à la Chine… Et puis il y a eu le soulèvement de 2008 : et on a vu que nous étions un peuple extraordinaire, prêt à mourir pour la liberté, la justice. Tous ces immolés sont des héros qui nous donnent une force extraordinaire. Je suis persuadé que nous finirons par gagner, parce que la force morale gagne toujours contre la force physique ».


Ursula Gauthier, le Nouvel Observateur

 

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