Chérir les fruits du mensonge

« Le 28 mars est peut-être la date la plus importante de toute l’histoire des droits de l’homme dans le monde ». Vous ne le saviez pas ? C’est pourtant ce qu’affirme la Chine. Et question droits de l’homme, Pékin en connaît un rayon…


Pour en savoir plus sur ce fameux 28 mars, ouvrons les médias chinois. Nous avons l’embarras du choix.

Tiens, le Quotidien de Peuple par exemple :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Ah oui et ben dites-donc. Mais que dit l’agence Chine Nouvelle ?

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Ah d’accord, alors consultons vite le Economic Daily :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Le Guangming Daily nous précise même que :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Et il n’a pas échappé au Sichuan Daily que :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Pourtant de son côté le Zhejiang Daily affirme que :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


C’est un peu curieux car le Beijing Daily n’hésite pas de son côté à titrer :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Ce qui, il est vrai, va un peu dans le même sens que le Science & Technology Daily :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Dans le même temps le CPPCC Daily va lui jusqu’à imprimer que :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Remarquez, d’autres que lui ont fait exactement la même chose, tel le Gansu Daily, le People’s Daily Online, CCTV. com, le Qinghai Daily… La liste est quasiment sans fin. Il n’y a qu’aux informations télévisées que l’on a pu entendre que :

« Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains ».


Grâce à une totale liberté de ton éditoriale qui ne le dispute qu’à la diversité florissante des points de vue typiquement chinoise, nous savons maintenant pourquoi le 28 mars est une date clé dans l’histoire de l’humanité.


L’idée est simple. Le 10 mars au Tibet commémore le soulèvement de 1959 contre l’occupation chinoise. Le 50e anniversaire tombe donc cette année. Le 14 mars est maintenant lié aux émeutes de l’année dernière. Tout cela fait désordre. Pourquoi ne pas instaurer un jour de fête le 28 (assorti de vacances) afin de célébrer la seule chose qui vaille, devinez quoi : « la libération de millions de serfs tibétains ».


Allez, c’est dit, et pour bien marquer le coup, on organise une grande cérémonie à Lhassa juste devant le Potala, histoire de ne pas faire de provocation.


Quelques photos émouvantes de la cérémonie :

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La foule en liesse devant le Potala

 

La foule en liesse devant le Potala cadrée différemment.

La foule en liesse devant le Potala cadrée différemment.

 

Mais revenons à nos moutons de serfs et d’esclaves tondus durant des siècles par le régime théocratique féodal le plus cruel et le plus malfaisant qui se puisse imaginer. Les témoignages n’ont pas manqué lors de la cérémonie. Par exemple celui d’un vétéran de l’Armée populaire de Libération (APL) : « Les esclaves hurlaient et mendiaient. Certains avaient eu leurs jambes coupées par leurs propriétaires, d’autres avaient eu les yeux arrachés ou n’avaient plus de mains. » Un véritable cauchemar on vous dit et qui concernait 95 % de la population. Alors quoi, il fallait bien faire quelque chose.

 

Je ne vais pas ici m’étaler sur la véracité des affirmations dont Pékin bombarde le monde actuellement. Il faudrait tout un livre pour aborder sérieusement le sujet (d’une vallée à l’autre, la situation pouvait être très différente). Disons pour résumer que, oui, le Tibet était encore assez arriéré avec un système de « corvée » qui s’appliquait à environ 20 % de la population. N’oublions pas non plus un isolement quasi total à l’époque qui ne favorisait pas une évolution rapide de son système social. Oui, il y avait des abus, mais la propagande chinoise est totalement malhonnête en mélangeant des punitions issues de codes pénaux vieux de plusieurs siècles avec ce qui se passait réellement dans les années 50. On peut trouver aussi nombre de témoignages où les « serfs » allaient pique-niquer ou pratiquer le tir à l’arc avec leurs maîtres quand ils ne prenaient pas carrément une année sabbatique pour effectuer des pèlerinages. La propagande se garde bien également de mentionner les grandes réformes déjà entreprises par les gouvernements tibétains de l’époque. Qui se souvient par exemple que la peine de mort a été abolie au Tibet en 1898 ? Ah oui, quand-même… Certainement pas Pékin.

 

Le pouvoir chinois oublie aussi dans son discours humaniste d’auto-congratulations de préciser qu’il a repris, cinq ans après leur « libération », les terres données aux décidément pauvres serfs. Il s’agissait officiellement de « collectivisation ». C’était bien la peine.

 

Mais ce que Pékin oublie encore plus, c’est qu’au petit jeu des comparaisons, la Chine à la même époque n’est pas sûre d’en sortir la tête haute. Le peuple était la proie d’une meute d’usuriers, et bien souvent, pour s’en sortir, on devait « vendre » son petit garçon à une famille de propriétaires terriens chez qui il devenait serviteur à vie. Ou bien, variante, « vendre » sa petite fille à un lupanar. Quant à ceux qui s’avisaient de rouspéter, je cite pour mémoire la charmante coutume d’exposer sur la place publique les petits délinquants, la tête enserrée dans des planches jusqu’à ce que mort s’ensuive. Remarquez, en attendant ils pouvaient se distraire en regardant les enfants leur jeter des pierres…


Que ce soit pendant l’entre-deux guerres ou ensuite sous les communistes, c’est bien elle qui avait le système de servage le plus absolu :

Interdiction de choisir son métier et interdiction d’en changer ensuite.

Interdiction de changer de lieu d’habitation.

Interdiction de se marier sans autorisation (et encore moins avec la personne de son choix).

Interdiction d’avoir un enfant quand on le désire.

 

Si les ouvriers attachés à leur « unité de travail » obtiennent certains droits comme l’accès aux soins ou l’éducation pour leurs enfants, il n’en va pas de même pour les paysans qui, eux, n’ont droit à strictement rien. Attachés à la terre au service des communes populaires, les esclaves, ce sont eux.


Et ce sans même parler des véritables coups de folie d’un régime qui ira jusqu’à exiger que les paysans fondent tout le métal de leurs outils de travail, de leur première pioche jusqu’à leur dernière casserole, pour alimenter les « petits hauts fourneaux » du Grand Bond en avant. Lequel bond fut tellement grand et tellement en avant qu’il entraîna avec lui la mort de plusieurs dizaines de millions de personnes. Sûrement encore un grand pas dans l’histoire de l’humanité que vantait déjà la presse de l’époque.


À partir des années 80, la situation s’est heureusement améliorée sous la houlette de Deng Xiaoping et de ses réformes économiques. Mais aujourd’hui encore, il y a de véritables esclaves en Chine et les paysans sont toujours les éternelles victimes. Il suffit de voir ce qui se passe dans certaines mines. Enlevés ou attirés par la promesse d’un salaire, les braves « mingongs » (travailleurs migrants) fraîchement débarqués de la campagne se retrouvent enfermés et enchaînés. Papiers, autorisations de séjour et contrats confisqués, ils deviennent des sous-hommes mal nourris travaillant jour et nuit. Cela a beau être illégal, ces scandales sont tellement nombreux qu’ils indiquent une certaine complicité chez nombre de cadres locaux du Parti qui doivent y trouver leur compte.

 

Alors, avant de donner des leçons en travestissant l’histoire pour détourner l’attention du monde d’une colonisation répressive, la Chine ferait mieux de s’occuper de ses serfs.

 

un commentaire

  1. Fénelon

    Ah non, y’a pas à dire, ils sont fort dans la variété des sources d’information ces chinois…
    Je suis étonné de ne pas avoir lu cette vrsion : « Pour chérir les fruits de la réforme démocratique : célébration du 50e anniversaire de la libération de millions de serfs tibétains »

     

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