Urgence séisme au Népal

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Plusieurs moyens d’aider ce pays sinistré.

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Repris du site de France-Tibet (qui n’a aucun lien avec Tibet-defacto) :

Bonjour à tous,

Les appels se multiplient pour secourir le Népal. Dans ces circonstances dramatiques, les réseaux d’amitié et de confiance qui se sont élaborés au Népal, au fil du temps, sont précieux. Voici l’appel que je privilégie pour que Mingma, jeune médecin sherpa, puisse aider la vingtaine de familles de son hameau, dans la haute Vallée de l’Everest au Népal, hameau éloigné de tout et qui ne recevra aucune aide extérieure avant longtemps, comme bien d’autres villages, il est vrai… Je lui fais bien sûr complètement confiance.

Pourquoi relayer plus spécialement cet appel ?

Parce que Mingma et Nouru, dont je vous parle ci-dessous, sont les deux enfants sherpas dont je me suis occupée depuis la disparition de leur père en 1998. Ils avaient 8 et 6 ans. Mingma m’envoie donc les photos de Thameteng, son village, qu’il découvre pratiquement détruit ! Il m’appelle « au secours »

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Faut-il traduire ? Les photos parlent d’elles-mêmes…

Nouru termine sa formation d’ingénieur/énergies alternatives et Mingma son aîné, ayant terminé ses études de médecine, s’était rendu, il y a quelques semaines à son premier poste, le petit hôpital de Sir Edmund Hillary, à Kunde justement dans la vallée de L’Everest. Le séisme a tout secoué…

Il a pu soigner beaucoup de blessés, dont 18 personnes avec fractures ; parmi eux quelques rescapés des camps de base des sommets Everest et autres…

Norbu, son frère était à Kathmandu et m’a aidée à localiser un ami français, Théo, dont nous n’avions pas de nouvelles : OUF !! Théo – 82 ans… va au mieux…

En ville, comme dans tous les villages, tout le monde craint les répliques et la vie, ou la survie se passent en extérieur,… mais là-haut, c’est pratiquement à 4000 m donc dans des conditions fort difficiles…

Ce village, Thame et le hameau situé au-dessus Thametang, par excellence « remote area » — zones isolées — ne peuvent être atteints qu’à pied… : pas d’hélicoptères et très mauvaises conditions météo en ce moment…

Mingma a décidé de se rendre rapidement au village afin d’apporter les premiers soins éventuels ; donner un coup de main aux habitants du hameau pour amorcer le déblaiement des gravats… et soutenir sa maman qui l’a échappé belle ..: la maison s’est écroulée sur ses talons… le grondement de la terre l’ayant alertée !!

Comme vous pouvez le constater, dans cette région habitée par les Sherpas, la tradition tout le monde aide tout le monde… que ce soit le travail dans les champs : labours, plantations, récoltes ou pour les yacks ; dans le cas présent déblayer puis envisager la consolidation ou la reconstruction ; tout cela par un engagement de chaque famille, de chacun pour tous, comme c’est la tradition.

Les sommes récoltées seront gérées par la collectivité et nous en aurons les détails par Mingma.

J’ai connu et apprécié cette expérience lors de mon séjour de deux ans durant les années 1987/88 et 89 lors du travail de mise sur pied du dispensaire de santé de Lukla, que j’avais entrepris à la demande des villageois ; dispensaire autosuffisant depuis plus de 20 ans, grâce à la sérieuse autogestion des Sherpas.

Je vous remercie du fond du cœur, au nom des amis sherpas « très secoués » si je puis dire, par ces terribles événements.

Comme vous le savez, chers amis, depuis 30 ans maintenant, je suis très attachée à ce pays et à cette population et personnellement je vous remercie aussi du fond du cœur. J’envisage de me rendre dans la région en octobre ayant dû repousser le déplacement de ce mois d’avril/mai, hasard de calendrier…

« Namasté »

Marcelle Roux

Présidente de France-Tibet

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COMMENT PROCÉDER SI VOUS SOUHAITEZ AIDER CETTE PETITE COMMUNAUTÉ ISOLÉE, PAR NOTRE INTERMÉDIAIRE :

Vous pouvez adresser vos dons à France Tibet avec la mention : Opération Népal / Thametang
* soit par chèque à :
France Tibet
BP 55
36200 Argenton sur Creuse
* soit directement par paiement paypal sécurisé via le site www.tibet.fr


Autre moyen d’aider le Népal :


SÉISME AU NÉPAL : APPEL À LA SOLIDARITÉ

KARUNA-SHECHEN LANCE UN APPEL À LA SOLIDARITÉ  POUR VENIR EN AIDE AUX VICTIMES DU TRAGIQUE  TREMBLEMENT DE TERRE QUI A DÉVASTÉ LE NÉPAL.

FAIRE UN DON

Tous les dons reçus jusqu’au 31 mai 2015 seront intégralement consacrés à venir en aide aux victimes.

Implantées à Kathmandu au travers d’une clinique, les équipes professionnelles de Karuna-Shechen sont d’ores et déjà mobilisées pour agir immédiatement dans les situations d’urgence. Nous évaluons également les besoins futurs pour agir sur le long terme de manière adaptée.


 

  Tiananmen : 25 ans

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25 ans après les événements tragiques, la chine est toujours dans le déni.

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La presse internationale revient abondemment  sur le sujet. A noter la présentation remarquable du South China Morning Post avec reproduction des documents d’époques comme les unes de journaux, beaucoup de vidéos, de sons.

En France, un autre document passionnant exhumé des archives du Nouvel Obs, l’histoire d’une photographe chinoise blessée dans la nuit du 3 au 4 juin.

Defacto avait reproduit un article du Monde en 2011. En 2009, pour les 20 ans de l’événement, une série de photos rares prises par des étudiants chinois.


 

  Festival Jean Rouch et cinéma tibétain

Le Festival International de Documentaire Jean Rouch consacre 3 jours au cinéma tibétain du 26 au 29 novembre à l’INALCO, nouvel auditorium, 65, rue des Grands Moulins, (métro Bibliothèque François Mitterrand), Paris 13.

L’entrée est gratuite.
Programme complet du festival sur :
Image extraite de “Yartsa” de Chenaktsang Dorje Tsering

 

  Kunchok Tsephel

Kunchok Tsephel, 39 ans a été condamné à 15 ans de prison en 2009. Il avait été arrêté le 26 février 2009. Son crime : il aurait divulgué des secrets d’état sur son site internet (comprendre qu’en fait il a dû parler des événements de mars 2008). Kunchok Tsephel est le fondateur de Chodme (la lampe à beurre), un site dédié à la littérature tibétaine. J’ai rencontré il y a quelques années Kunchok en Amdo. C’est quelqu’un d’une gentillesse extrême dont le seul but est de défendre la culture tibétaine, notamment en offrant une plateforme d’expression aux poètes actuels. Au moment où je l’ai vu, il se désespérait de voir son site être régulièrement fermé par les autorités chinoises, soit sans un mot d’explication soit sous prétexte de problèmes techniques. Mais jamais il n’a renoncé à l’idée de promouvoir une culture tibétaine contemporaine.

Aujourd’hui, PEN America lance une campagne de mobilisation à son sujet.


 

  Immolation de deux moines à Lhassa

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La roue du Dharma sur le toit du Jokhang

Deux jeunes moines tibétains se sont immolés par le feu dimanche 27 mai à Lhassa. Ce sont les premières immolations signalées dans la capitale de la Région “Autonome” du Tibet”.

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Les moines se sont immolés devant le temple du Jokhang, le plus sacré du Tibet et lieu de pèlerinage ultime pour les Tibétains. Les deux moines ont été rapidement emmenés par les forces de sécurités débarquant de plusieurs véhicules. D’après les sources, la zone a été dégagée et nettoyée en un quart d’heure.


Pour l’heure, l’identité des deux moines n’est pas connue. D’après des témoins, vu l’intensité des flammes, ils seraient morts.


La tension à Lhassa a encore augmenté suite à cet événement, plus particulièrement aux abords du Jokhang et du Potala. Les forces de police et paramilitaires auraient arrêté des personnes s’étant regroupées pour manifester à la suite des immolations.


Cela porte à 35, le nombre d’immolations pour protester contre la répression chinoise depuis mars 2009.

Sources :  RFA


 

  Le Tibet brûle

autel-rongwoUn autel au monastère Rongwo à Rebkong avec des photos du Dalaï-lama


Sous de grands portaits souriants du dalaï-lama suspendus aux murs, un autel improvisé occupe tout le fond de la véranda. La foule compacte qui s’entasse dans l’espace exigu observe un silence impressionnant.

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Brillants de ferveur et de fierté, les regards sont fixés sur une petite photo posée sur un tas d’écharpes cérémonielles : chemise blanche boutonnée, raie sage sur le côté, l’air timide, un frêle visage s’offre aux nombreux visiteurs accourus des quatre coins du haut plateau. Des villages entiers habillés de leurs plus beaux brocards viennent en procession vers le hameau de Shabrang, perdu dans un vaste paysage au bout d’une mauvaise route de terre. Ils grimpent le chemin boueux entre les murs de terre crue et des toits de chaume et vont déposer avec déférence leurs cadeaux au pied de l’autel – du thé en briques, des sacs de céréales, des mottes de beurre… La personne chargée des offrandes prend note des dons en espèces, des sommes importantes eu égard à la pauvreté de la région. Puis les visiteurs se plantent devant la modeste effigie de Sonam Dargey, et récitent des prières en l’honneur du petit paysan devenu héros du peuple.


Sonam est en effet le trentième Tibétain à s’être immolé par le feu. Contrairement à la plupart de ceux qui l’ont précédé, il n’était pas un moine, mais un campagnard illettré qui n’a pu envoyer aucun de ses quatre enfants à l’école. À 44 ans, il avait des soucis normaux, comme cette maison à construire pour son aîné en âge de se marier. Pour payer les travaux, il confectionnait des moulins à prière au monastère de Rongwo, dans la ville voisine de Rebkong.


Tout bascule le 17 mars. Sonam se prosterne devant le portrait du dalaï-lama. Puis il boit de l’essence. Au pied du monastère, il s’enflamme comme une torche en criant : « Nous voulons le retour de sa sainteté le dalaï-lama ! ». Pour empêcher les policiers de s’emparer de lui, il a pris soin d’enrouler son torse de coton imbibé d’essence et de fil de fer barbelé. Un employé qui passait par là a filmé la scène avec son téléphone portable. Il montre des images très dures de Sonam essayant encore de lever le poing – comme le font tous les immolés – alors qu’il est déjà entièrement la proie des flammes.


Bouleversés, des passants portent le cadavre calciné sur l’esplanade du monastère – là où, trois jours plus tôt, le 14 mars, un ami de Sonam, le moine Jamyang Palden, avait accompli le même geste radical. Rebkong est sous le choc. Contrairement à la province voisine du Sichuan où les incidents de ce genre se succèdent depuis un an, la ville n’en a connu aucun avant ce 14 mars, date anniversaire du soulèvement de Lhassa en 2008. « L’esplanade s’est remplie en un clin d’œil, raconte l’employé. Les policiers sont arrivés en force pour nous disperser, mais nous étions tellement plus nombreux qu’ils ont renoncé. Ce sont des moines âgés qui ont maintenu l’ordre. Ils ont fait des funérailles publiques solennelles, puis tout le monde est monté sur la colline pour assister à la crémation. Les gens étaient tellement émus… ». Selon des témoins, la foule aurait atteint huit mille personnes – la plus importante concentration jamais enregistrée dans cette ville de 80 000 habitants.


Pourquoi Sonam Dargey a-t-il accompli un geste aussi extrême ? Était-ce par colère ? Par défi ? Par désespoir ? Par imitation ? Dans la modeste maison de Shabrang, la question reste sans réponse. L’épouse, Dolkar Kyi, souffre de problèmes cardiaques depuis l’événement. Accroupie sur l’estrade qui lui sert de lit dans sa minuscule chambre, un goutte-à-goutte fiché dans le poignet, elle a à peine la force de saluer le flot de visiteurs. Quant aux enfants, dont le plus jeune a 6 ans, ils ne parlent que le patois. C’est un parent, un énergique quadragénaire, qui répond aux questions – en évitant tout propos problématique. « Mon cousin était pauvre, mais l’argent n’était pas un souci pour lui, affirme-t-il. Il était très pieux, et faisait souvent des pélerinages ». Selon lui, personne ne peut décrire l’état d’esprit de Sonam, personne n’ayant eu connaissance de son projet. Quant à exprimer ce que ressentent les proches – approbation, fierté, etc. – il est encore plus évasif : « Excusez-nous, ce sont des choses dont on ne peut pas parler »…


Pour Pékin, confronté à un mode de contestation aussi inédit que radical, les immolés sont purement et simplement des « terroristes » manipulés par l’étranger. Peu importe le soin qu’ils prennent à ne nuire à personne. Tous leurs proches risquent d’être tenus pour complices. Dans les localités tibétaines du Sichuan, dirigées par des durs qui continuent à appliquer des méthodes dignes de la révolution culturelle, les survivants sont traités comme des criminels. À Aba, théâtre de la moitié des cas d’immolation, chaque incident est suivi d’arrestations, ce qui entraîne de nouvelles immolations. Un cercle vicieux, qui ne présage que des lendemains terrifiants.


Même inquiétude à Tongde, à 200 km de Rebkong, où la police a réagi le 16 mars à une manifestation rassemblant un millier de personnes, en jetant des grenades au milieu de la foule. Impossible de connaître les détails de l’incident. Mais il y aurait plusieurs blessés, selon un jeune moine rencontré dans un monastère proche de la ville. « Nous avons nous aussi protesté près d’ici. Ce qu’on veut ? La liberté. On n’est pas libres. On ne peut pas pratiquer notre religion librement. On ne peut pas rencontrer notre chef spirituel. On ne peut pas étudier notre langue dans les écoles, ils basculent tous les cours vers le chinois. On ne peut même pas s’immoler sans mettre en danger sa famille ou son monastère… » Le jeune homme soupçonne que le Qinghai va bientôt appliquer des politiques restrictives rodées ailleurs : « A Lhassa, un monastère ne peut avoir plus de 30 moines ! Ils veulent tuer à petit feu le système monastique qui est un pilier de notre existence… »


À Rebkong, dont le secrétaire du Parti pratique une approche plus souple fondée sur le dialogue avec les hauts lamas, l’explosion de violence a été évitée malgré l’immense émotion déclenchée par les deux sacrifices de mars. « C’est vrai, ils sont moins féroces ici, reconnaît un enseignant. Mais regardez ce qui se passe : la langue tibétaine est battue en brèche dans nos propres écoles, on est noyés de migrants chinois. Ils ont en fait décidé de nous éradiquer en tant que peuple. Ce qui suffit à expliquer le geste des immolés ».


Face à la prolifération des candidats au martyre, Pékin veut étouffer la révolte en tuant l’information dans l’œuf. Le pouvoir a scellé l’espace tibétain, grand comme quatre fois la France, dispersé sur quatre provinces. Un cordon de barrages installés à des centaines de kilomètres en amont des lieux sensibles intercepte les journalistes étrangers. Quant à la presse chinoise, elle est sommée de reprendre les dépêches de l’agence Chine nouvelle. Internet est coupé sur le plateau, les téléphones portables écoutés. Quand on parle à un Tibétain, il prend la précaution non seulement d’éteindre son téléphone, mais de retirer la batterie…


C’est une véritable loi martiale qui ne dit pas son nom qui écrase le Tibet. Au Sichuan, les districts tibétains dépensent pour le maintien de l’ordre 4 à 6 fois plus que les districts non-tibétains. Le nombre de militaires envoyés dans la région monte en flèche, laissant présager une répression armée. Mais rien ne semble à même de stopper la contagion sacrificielle. « Je suis persuadé que le mouvement va continuer, et même toucher de nouvelles catégories : des profs, des fonctionnaires… » prédit Tashi (le nom a été changé) un écrivain qui vit à Xining, la capitale provinciale. « C’est la seule forme de protestation qui nous reste : nous ne pouvons ni manifester, ni chanter, ni écrire, ni débattre sur les forums… 70 intellectuels et artistes sont en prison. » Les immolations sont donc à comprendre non comme des actes de désespoir, mais au contraire comme une lutte. « Depuis le soulèvement de 2008, les Tibétains ont compris que la liberté a un prix, qu’elle ne nous sera pas offerte. » Dans ce cas, pourquoi pas une révolte ouverte ? « À cause du dalaï-lama. Les gens veulent par-dessus tout son retour. Comment pourraient-ils utiliser des méthodes qu’il désapprouve ? »


Jusqu’où ira l’hécatombe ? Tashi se rembrunit : « Au début on disait : à 15, l’ONU va intervenir. Puis on a dit 20. Nous en sommes à 30, et il ne se passe rien… Maintenant, les gens parlent de 2 000 sacrifices, dit-il avec un frisson, un chiffre qu’on prétend tiré de l’histoire de la lutte de Gandhi contre les Anglais… »


Malgré l’aggravation de la répression, les Tibétains semblent pourtant étonnamment optimistes. « Bien sûr ! Je le suis aussi, déclare Tashi avec feu. J’avoue avoir longtemps cru que nous n’avions aucune chance face à la Chine… Et puis il y a eu le soulèvement de 2008 : et on a vu que nous étions un peuple extraordinaire, prêt à mourir pour la liberté, la justice. Tous ces immolés sont des héros qui nous donnent une force extraordinaire. Je suis persuadé que nous finirons par gagner, parce que la force morale gagne toujours contre la force physique ».


Ursula Gauthier, le Nouvel Observateur

 

  « Lorsque 2 000 Tibétains se seront immolés… »

Rebkong vue du toit de son monastère

Rebkong vue du toit de son monastère


Le 17 mars, un berger de Tongren (Rebkong en tibétain), père de 4 enfants, s’est immolé. C’est le 29e suicide par le feu en un an. Rencontre avec ceux qui bravent la répression chinoise et se sacrifient pour un Tibet libre.

[…]

De la grande lamasserie de Tongren surgit soudain un étrange tumulte. Une masse désordonnée de pèlerins et de passants se projette vers un parvis balisé de stûpas d’où s’échappe une fumée âcre. «Quand j’ai vu ça, je me suis plongé dans la foule pour voir ce qui se passait, murmure Dorge, un commerçant de Tongren. Des gens bouleversés criaient, d’autres priaient. En m’approchant j’ai vu un homme à terre qui brûlait.» «Comme d’autres, j’ai pris des photos», dit-il en sortant son téléphone portable. Sur les clichés flous, une forme humaine carbonisée gît au sol, entourée de tissus de soie jaune et blanc. En ce matin du 17 mars, Dorge assistait à la 29e immolation de Tibétains en l’espace d’un an. «Les gens ne tentaient pas d’éteindre les flammes… mais jetaient des écharpes de cérémonies autour du corps, en signe d’offrande», raconte-t-il, encore suffoqué. «Depuis peu, confie-t-il, il s’est répandu une rumeur à laquelle désormais croient beaucoup de gens. Elle dit que lorsque 2 000 Tibétains se seront immolés, le sacrifice sera tel que, par une sorte de miracle divin, le Tibet deviendra enfin libre.»


Écharpes. L’homme qui ce jour-là s’est transformé en torche vivante s’appelle Sonam Thargyal. C’était un berger de 44 ans, père de quatre enfants, qui effectuait des travaux de menuiserie dans la lamasserie de Tongren pour gagner de quoi nourrir sa famille. Celle-ci vit dans un petit village, Xiabulang, situé sur les hauteurs, à 8 kilomètres de là. Pour s’y rendre, des précautions s’imposent. Depuis que les suicides par le feu se sont généralisés dans les régions tibétaines - tant dans la province du Sichuan que dans celles du Qinghai et du Gansu - les routes sont barrées pour empêcher les journalistes de s’y rendre. Le Tibet proprement dit - la «Région autonome du Tibet» - est, quant à elle, pratiquement en état de siège depuis le grave soulèvement antichinois de 2008 (1), et inaccessible à la presse depuis quatre ans. Cette technique permet à Pékin d’endiguer l’information et de minimiser la portée de ces inimaginables actes de défiance dont seuls les Tibétains exilés, en contact avec la population locale, se font le relais. Dans Tongren, comme tant d’autres villes tibétaines, une troupe chinoise dressée à l’attaque patrouille jour et nuit, tandis que des escouades de policiers en civil, Chinois et Tibétains, quadrillent les rues. Tous les journalistes qui ont tenté dernièrement de s’y rendre ont été refoulés. Mieux vaut emprunter les chemins de traverse.


On accède à Xiabulang par un sentier. Ce village de 600 âmes est presque entièrement analphabète, car la première école n’a été construite qu’il y a deux ans. En novembre, les autorités ont néanmoins gratifié l’entrée de ce dérisoire village d’un pylône de surveillance directement relié à un commissariat de la ville : pas moins de quatre caméras vidéo scrutent les allées et venues. Il y en a beaucoup en ce moment. En voiture, en bus, à pied même, chaque jour amène un flot ininterrompu de centaines de pèlerins venus de tout le Tibet rendre hommage à la famille du berger immolé. Ils défilent solennellement devant le sanctuaire érigé dans la modeste demeure du martyr. Bien que proscrits, de grands portraits du dalaï-lama, ainsi que des écharpes de cérémonies multicolores, couronnent un petit autel où figure la photo du défunt.


listes. Celui-ci a été incinéré par les lamas de Tongren quelques jours après son acte, au cours d’une cérémonie rassemblant une telle affluence que les autorités ont renoncé à la disperser. Dans la cour de la maison, des femmes en chouba (manteau traditionnel) font tourner de gros moulins à prières munis d’une auréole de tissu multicolore. Un aka (moine) en toge pourpre et les quatre enfants de Sonam Thargyal, âgés de 6 à 23 ans, accueillent les visiteurs qui apportent leur obole, dûment répertoriée dans un cahier par le clerc du village.


Les plus démunis offrent des briques de thé ou des sacs d’orge qui s’entassent dans un hangar en bois. D’autres donnent jusqu’à l’équivalent de 1 200 euros - une petite fortune. «Papa ne nous a rien dit avant de commettre son geste, et rien ne nous donnait à penser qu’il y songeait»,marmonne en tibétain l’un des enfants en croisant les mains. Le clerc, un des rares habitants à parler chinois, traduit d’un ton grave. La famille est-elle fière de son sacrifice ? «Nous ne pouvons pas répondre franchement à cette question, mais vous devez vous douter de la réponse», dit le clerc en décochant un regard inquiet.


Dans le Tibet barricadé, où disparitions, emprisonnements et tortures font partie du quotidien, mieux vaut rester circonspect. Mais cette répression stimule aussi, plus que jamais, les actes de défiance. «Nous sommes un peuple de conscience qui ne peut pas vivre sans dignité, sans religion, sous la coupe d’un gouvernement chinois qui insulte ce que nous avons de plus sacré»,dit Kelsang, un poète Tibétain. Le prestige du dalaï-lama est tel, dit-il, que de longues listes portant les noms des défunts de tout le Tibet lui sont constamment envoyées en Inde où il réside, par messager ou par courrier électronique, afin qu’il les bénisse. Selon lui, «le simple fait qu’il lise ces patronymes suffit à les consacrer».


De son côté, Pékin, qui accuse le grand lama exilé de «séparatisme», oblige les moines à renier par écrit leur saint-père - par ailleurs constamment stigmatisé par la propagande. Alors que le dalaï-lama dénonce la politique d’immigration massive de Chinois de souche dans les régions tibétaines, l’agence Chine nouvelle l’accusait cette semaine d’être «aussi cruel que les Nazis» et de préconiser contre les colons chinois un «holocauste similaire à celui d’Hitler contre les Juifs»… «La répression qui sévit depuis les émeutes de 2008 est devenue plus intolérable que jamais»,s’exclame une écrivaine tibétaine en soulignant que, depuis deux ans, l’enseignement en tibétain est proscrit dans toutes les écoles, même pour les enfants de primaire.


«Avant 2008, complète un fonctionnaire tibétain, on pensait, comme nous le répète sans cesse la Chine, que nous étions un peuple arriéré qui devait se siniser pour entrer dans la modernité. La ténébreuse répression chinoise nous a désormais tous fait comprendre, du simple berger aux intellectuels en passant par le clergé, que l’intention des Chinois est de nous couper le cou pour s’emparer mort ou vif de notre Tibet. Cette prise de conscience identitaire est sans précédent dans l’histoire de notre peuple.»


Agonie. La résistance prend de nombreuses formes. «De plus en plus d’entre nous font attention à n’utiliser que des mots tibétains, et à remplacer les mots chinois que nous utilisions auparavant par des mots tibétains nouvellement forgés», dit une enseignante en évoquant le sacrifice d’une lycéenne de Maqu (province du Gansu) qui voulait protester contre l’interdiction de l’enseignement en Tibétain. C’était le 3 mars : Tsering Kyi, 20 ans, s’est recouvert le corps de couvertures imbibées d’essence qu’elle a fixé sur son corps avec du fil de fer, avant de sortir s’immoler sur la place du marché de la ville. Son agonie n’a duré que quelques minutes.


La police a immédiatement bouclé la place et confisqué les téléphones portables de tous les passants pour effacer les clichés du drame. «Le bouddhisme interdit le suicide, souligne un écrivain de Tongren, mais dans une situation où on ne peut même plus pratiquer librement notre religion, l’immolation est justifiée. Ce sacrifice ultime pour la cause tibétaine me rend fière d’être Tibétain.» Il ajoute : «La non-violence prêchée par le dalaï-lama est entrée dans la conscience des Tibétains, et le suicide par le feu est l’expression d’une résistance la plus intense qui soit, tout en restant dans le cadre de ce principe.» Beaucoup de Tibétains soulignent que ces suicides par le feu ne sont pas des gestes de désespoir, bien au contraire. «Après tant d’années de tourment et d’abattement, assure le poète Kelsang, ces immolations ont redonné aux Tibétains un incroyable sentiment d’espérance. Ces sacrifices ont forgé une conscience commune et réveillé une volonté de résistance.»


(1) Cette révolte a fait dix-neuf morts selon le bilan officiel, 150 selon des sources tibétaines.


Philippe Grangereau, Libération

 

  Pour l’anniversaire du soulèvement de Lhassa, la crise atteint un nouveau paroxysme au Tibet

Désigné comme le Jour du soulèvement national (National Uprising Day) à Dharamsala, dans le nord de l’Inde, où siège le gouvernement tibétain en exil, le 10 mars a chaque année un écho très fort parmi les 6 millions de Tibétains de la Région autonome tibétaine (sous contrôle chinois) et des zones tibétaines des quatre provinces chinoises qui la bordent.

[…]


Cette année, l’anniversaire du soulèvement de 1959, bien sûr tabou en Chine, intervient alors que la crise au Tibet a atteint un nouveau paroxysme. Non seulement les nouveaux médias ont favorisé une diffusion sans précédent d’informations en provenance du “Tibet libre” vers les hauts plateaux tibétains, mais, aux yeux des Tibétains de Chine, le temps presse.


La première revendication qui ressort des multiples manifestations ou actes récents de vis-à-vis de Pékin est le retour au Tibet du dalaï-lama, et la fin de sa diabolisation par le régime communiste. Le Monde a pu constater, en 2010 et 2011, combien celle-ci est ressentie comme une atteinte à la dignité des Tibétains et à leur identité culturelle et religieuse dans les zones tibétaines du Sichuan et du Qinghai.


SOULÈVEMENT GÉNÉRALISÉ
En 2008, c’est le Jour du soulèvement national que les moines du monastère de Drepung, l’un des trois plus grands de Lhassa, ont organisé une marche de protestation en réaction aux mesures de “rééducation patriotique” qui leur avaient été imposées. S’en suivra un soulèvement généralisé à tout le Tibet historique, qui durera plusieurs mois.


La répression sera féroce : les arrestations et les peines de prison toucheront le clergé comme la population laïque, et une grande partie de l’intelligentsia tibétaine. Elle s’accompagnera d’une double stratégie de reprise en main systématique des monastères et de la population, mais aussi de “subventions” ciblées. Le résultat a été désastreux : les autorités chinoises se sont aujourd’hui aliénés une plus grande partie encore de la population tibétaine, toutes catégories confondues.


RENFORCEMENT DE LA FIERTÉ D’ÊTRE TIBÉTAIN
La fierté et la conscience d’être tibétain n’auront cessé de se renforcer ces quatre dernières années : “Les manifestations de 2008 ont renforcé le sentiment d’identité des Tibétains et depuis ils expriment régulièrement leur fierté nationale, explique la tibétologue française Katia Buffetrille qui a fait un long séjour en Amdo fin 2011. Ainsi, on peut voir dans divers lieux en Amdo [actuelle province chinoise du Qinghai] de petits papiers collés aux vitrines des boutiques et appelant à parler une langue pure [au lieu d'être mélangée avec du chinois].”


“Des manifestations pacifiques ont eu lieu en 2010 à Rebkong [Amdo] contre le projet de supprimer l’enseignement en tibétain dans le secondaire, poursuit-elle. Des initiatives de la société civile sont apparues comme le “mercredi blanc” qui a débuté dans le Tibet oriental et qui est une journée durant laquelle les Tibétains mangent tibétain, s’habillent tibétain, parlent uniquement tibétain. Ce mouvement s’est répandu maintenant parmi les exilés.”


ACCROISSEMENT DES IMMOLATIONS PAR LE FEU
Cette année, le Jour du Soulèvement National se tient à Dharamsala au milieu de témoignages quotidiens d’actes de résistance et de répression en provenance du Tibet. Pour la première fois, le dalaï-lama n’a pas prononcé d’allocution il avait annoncé en 2011, pour son dernier discours officiel du 10 mars, qu’il transférait son pouvoir politique à un chef de gouvernement élu.


En Chine, au Sichuan, mais aussi au Qinghai et au Tibet, la cadence des manifestations et immolations par le feu s’est accélérée depuis le début de l’année 2012, tandis que l’intensification des représailles policières au moins trois manifestations ont conduit à des morts par balles ou de mauvais traitements des immolés qui survivent à leurs blessures, comme le moine Lobsang Kunchog, amputé des quatre membres et soumis aux brimades du personnel chinois de l’hôpital où il est traité - alimentent en retour la colère des Tibétains.


Tout dernièrement, à Rebkong, dans le Qinghai, des collégiens tibétains ont protesté le 7 mars quand ils ont découvert que les manuels scolaires de la rentrée n’étaient qu’en chinois plusieurs manifestations d’écoliers avaient déjà eu lieu dans la même région en octobre 2010.


Un jeune homme a été tué par balles le 6 mars dans la préfecture autonome tibétaine de Golog (province du Qinghai), parce qu’il s’est interposé lors de l’arrestation d’un autre Tibétain recherché par la police et accusé d’avoir décroché le drapeau chinois d’un bâtiment officiel le 26 janvier dernier. Le 5 mars, un Tibétain de 18 ans s’est immolé dans la préfecture de Ngaba (Sichuan), soit la 26e immolation par le feu depuis 2009. La veille, une femme de 32 ans, mère de quatre enfants, s’immolait à Ngaba, le lendemain de l’immolation par le feu d’une lycéenne de 19 ans, cette fois à Machu dans le Qinghai.


SURVIVRE À L’OPPRESSION
Liées au départ à la persécution du monastère de Kirti, à Ngaba, où les forces armées avaient massacré une dizaine de civils en mars 2008, les immolations de moines (et souvent de moines expulsés des monastères en raison des nouvelles mesures de discipline imposés par le parti), sont devenues un mouvement collectif de protestation : désignées comme des “martyrs” à Dharamsala, les immolés sont des “terroristes” pour le gouvernement chinois.


A Pékin, la dissidente tibétaine Woeser, placée sous résidence surveillée à l’approche de la date sensible du 10 mars, a pris l’initiative dans une lettre ouverte cosignée par la poétesse tibétaine Gade Tsering et le bouddha vivant Arjia Lobsang, en exil aux Etats-Unis, d’en appeler à cesser les immolations par le feu. Woeser avait été l’une des premières à qualifier les immolations d’actes de résistance. Il est temps, écrit-elle le 7 mars après avoir rendu hommage “au dévouement rare” qui a poussé 26 Tibétains à recourir à cette forme extrême de protestation depuis février 2009, de “chérir sa vie au temps de l’oppression”.


Ces 26 immolations ont clairement exprimé la volonté des Tibétains, dit-elle, or l’expression ne peut être un but en soi : il est temps de “mettre cette volonté en pratique”, de rester vivant et de survivre à l’oppression. L’intégralité de la traduction en anglais de son texte est sur son blog.


SURENCHÈRE RÉPRESSIVE
Côté chinois, la désignation des immolés comme des “terroristes” s’inscrit dans la continuité d’une surenchère répressive que rien n’incite à freiner. La politique de la “stabilité à tout prix”, qui commence à être modulée ailleurs en Chine en raison de ses excès, ne souffre aucun aménagement au Tibet.


Les participants à des manifestations ou des actes de résistance sont souvent laissés libres le temps que les choses se calment, puis les meneurs présumés sont traqués et arrêtés. Les procès sont expéditifs et les condamnations pour “séparatisme” ou “subversion” sont le plus souvent très lourdes. C’est le cas récemment des participants à un rassemblement pacifique à Nangcheng, dans la préfecture de Yushul au Qinghai. Ainsi qu’à Drango (Luhuo en chinois) dans le Sichuan, où une centaine d’arrestations ont eu lieu récemment selon Free Tibet.


Les familles, les employeurs, et les monastères sont “punis” pour les crimes de leurs employés ou membres. De fait, si, ailleurs en Chine, des contrepouvoirs balbutiants se mettent en place, grâce à la presse, aux réseaux sociaux, aux avocats et aux ONG, les régions tibétaines sont livrées aux formes les plus brutales de gouvernance.


INDIFFÉRENCE DE L’OPINION PUBLIQUE CHINOISE
L’opinion publique chinoise est indifférente et hostile aux revendications des Tibétains : les immolations ou autres manifestations, quand elles sont rapportées dans les médias chinois, le sont sous la forme d’entrefilets ou de brèves. Enfin, la perception que la question tibétaine est “intouchable” en raison de l’agressivité des autorités n’incite aucun des intellectuels ou des bloggeurs chinois, pourtant prompts à se mobiliser sur d’autres sujets touchant à la dignité humaine, à s’en mêler de trop près, par peur des représailles.


Du reste, au sein de l’appareil de sécurité qui continue de baigner dans une vision maoïste des rapports de force, le pire cynisme règne en maître : “Plus la situation est chaotique au Tibet, mieux c’est. Cela servira à entraîner nos troupes et à endurcir les masses. En outre, cela nous procurera une raison suffisante pour écraser la rébellion et mener des réformes dans l’avenir”, confiait Mao Zedong en février 1959, il y a 53 ans, alors que la révolte battait son plein dans le Kham.


Brice Pedroletti / Le Monde

 

  Ne pas oublier Tiananmen

tiananmen

[…]

Lorsque, le 4 juin 1989, l’armée du Parti communiste chinois est entrée dans la capitale pour nettoyer la place Tiananmen de ses manifestants, je me trouvais dans une université du sud de la Chine où je terminais mes études. A l’époque, comme pratiquement tous les étudiants du pays, j’ai participé à ce puissant mouvement de revendication pour la démocratisation de notre système.


Au début de cette année-là, le professeur d’astrophysique Fang Lizhi avait, dans un élan d’exceptionnelle audace, adressé une lettre ouverte à l’homme fort de l’époque, Deng Xiaoping, pour demander la libération d’un prisonnier d’opinion enfermé depuis dix ans, Wei Jingsheng, l’un des initiateurs du premier mouvement démocratique chinois de 1978.


Le 15 avril 1989, la mort de l’ancien secrétaire général du PCC (Parti communiste chinois), Hu Yaobang, avait provoqué l’explosion du mouvement démocratique. Lorsque Michael Gorbatchev est venu en visite officielle quelques semaines plus tard, les étudiants de Pékin avaient organisé une impressionnante grève de la faim sur la place Tiananmen, et nous avions tous l’impression de participer à un moment glorieux de notre histoire.


Le bruit des mitraillettes tirant sur la foule, à Pékin, durant la nuit du 3 au 4 juin, a provoqué une vague de stupéfaction et d’effroi qui s’est aussitôt répandue à travers la planète. C’était la première fois que la véritable nature meurtrière du PCC s’était révélée directement devant les caméras du monde entier, mais, pour nous, qui avons grandi avec un cerveau truffé de slogans officiels, nous avons tout d’un coup découvert ce que signifiait vraiment l’appellation “République populaire de Chine”, car il ne s’agissait pas d’une “république”, et elle n’était certainement pas “populaire”.


Nous avons compris que le gouvernement communiste n’hésitait pas à sacrifier des vies pour se maintenir au pouvoir, et que l’Armée populaire de libération n’était qu’un simple instrument destiné à protéger ses intérêts. Vingt-deux ans plus tard, en Libye, le colonel Kadhafi a d’ailleurs utilisé les mêmes méthodes en citant ouvertement le massacre de Tiananmen et en n’hésitant pas à retourner son armée contre son propre peuple.


A l’issue de ce drame, nous avons admiré la générosité du gouvernement français qui a su accueillir de nombreux réfugiés chinois, fuyant la répression en cours. Je me trouvais dans une petite ville de province méridionale et j’écoutais les radios étrangères comme Voice of America ou la BBC, qui nous apprenaient la création de la Fédération pour la démocratie en Chine, très solennellement saluée dans les salons de la Sorbonne, et dirigée, à l’époque, par l’homme d’affaires qui avait soutenu la révolte, Wan Runnan, l’un des trois leaders du mouvement démocratique de 1989 avec Wuer Kaixi et l’historien Yan Jiaqi.


Nous avons même entendu leur voix, lorsqu’ils répondaient aux questions des journalistes, et j’ai récemment découvert des photos prises à l’époque, où l’on peut découvrir les visages de pratiquement toute la classe politique française, et même la présence de l’actuel président Nicolas Sarkozy, qui participait à l’une de ces réunions en faveur de la démocratie en Chine.


Nous étions convaincus qu’un gouvernement qui n’hésitait pas à tirer sur sa propre jeunesse ne pourrait pas survivre bien longtemps, et que nous étions sur le point d’accéder à la démocratie.


La Fédération pour la démocratie en Chine a continué à s’agiter un peu durant deux ans à Paris, puis les participants se sont égaillés dans la nature, et l’on n’en a plus entendu parler. Nous avons aussi constaté que ceux qui participaient encore à la commémoration de ce drame se faisaient de plus en plus rares. Quant au gouvernement chinois, après une période de glaciation diplomatique qui n’a duré que deux ans, il s’est lancé dans un vaste mouvement de réformes économiques et n’a cessé de se renforcer.


Mais où sont donc passés les millions de Chinois qui étaient descendus dans les rues pour réclamer la démocratie en 1989 ? Est-ce qu’ils ont accepté les explications fournies par le gouvernement chinois justifiant le massacre ? Non ! Il suffit de constater la façon dont le gouvernement muselle toute la presse, dont il censure les médias, la violence avec laquelle il réprime la moindre tentative d’expression dissidente, pour comprendre où se situe la vérité. La prospérité et la stabilité, dont se vante en permanence le pouvoir, ne sont qu’un mirage.


Pendant ce temps, les Chinois votent avec leurs pieds : il suffit de voir le nombre grandissant de demandeurs d’asile politique en France. En 2009, l’Ofpra (Office de protection des réfugiés et apatrides) en recensait 1 631, en troisième position après les demandeurs en provenance du Sri Lanka et du Bangladesh. Le prétendu développement économique chinois cache en fait un pitoyable record en matière de violations des droits de l’homme. Maintenant, les Chinois de Paris commencent à constituer de véritables groupes de pression et organisent même des manifestations sur la place publique.


La première manifestation d’ampleur de ce genre se produisit en 2008, sur la place de la République, le 19 avril, quelques jours après l’immense mouvement de protestation qui s’était produit, à Paris, à l’occasion du passage de la flamme olympique dans les rues de la capitale française. Le but de la manifestation chinoise était de contrer le mouvement de “désinformation” émanant des médias occidentaux concernant la situation en Chine. Pourtant, l’information en France traversait un large spectre de médias dits de “droite”, de “gauche” et d’éditorialistes indépendants. Alors que, en Chine, les médias ne sont que les “yeux et la langue” du PCC !


En Chine, le pouvoir n’hésite même pas à se payer des “propagandistes à cinquante centimes”, surnommés les “mao”, pour influencer l’opinion publique chaque fois qu’elle serait tentée de critiquer le pouvoir. A Paris, l’ambassade de Chine a ainsi réussi à mobiliser des milliers d’étudiants chinois, par l’intermédiaire des associations de Chinois d’outre-mer et d’autres organisations plus ou moins officielles, pour exprimer leur indignation vis-à-vis de l’opinion publique en France…


A mon sens, cet incident aurait dû éveiller la vigilance des pays démocratiques : un véritable défi se profile pour les valeurs universelles que sont la liberté d’information et la liberté d’expression. En effet, cela ne signifie-t-il pas que la presse n’aura bientôt plus le droit de critiquer la Chine ? Le pouvoir chinois estime que les médias occidentaux devraient se comporter comme la presse en Chine, c’est-à-dire chanter ses louanges, sinon on leur reprochera de faire des “reportages injustes”.


Une autre manifestation fut organisée le 20 juin 2010 dans le quartier de Belleville pour “protester contre la violence et exiger la sécurité”. Le contexte était le suivant : depuis plusieurs années, les Chinois se plaignaient d’être victimes de petits délinquants d’origines diverses qui les agressaient pour leur voler leurs portefeuilles ou leurs possessions. Ils ont supporté cette situation pendant longtemps, mais, en mai 2010, un Chinois a utilisé une arme pour se défendre et a été arrêté par la police pour port d’arme illicite. Cette fois-ci, les organisateurs de la manifestation disent que 20 000 Chinois ont répondu à l’appel qu’ils avaient lancé spontanément sur Internet.


Mais moi, en tant que Chinois, j’ai le cœur lourd. Combien de catastrophes le pouvoir chinois a-t-il provoquées depuis qu’il a pris le pouvoir en 1949 ? Citons seulement le Grand Bond en avant et ses millions de morts de faim, la Révolution culturelle et ses cent millions de victimes, la répression des “droitiers” et ses centaines de milliers d’intellectuels jetés en camp de travail, les récents mouvements de répression “Frapper fort” qui permettent des exécutions sommaires. Pensons aux actes de violence perpétrés contre les paysans expulsés de leurs terres, les citadins dont les maisons sont détruites au profit d’une spéculation immobilière incontrôlée, et tant d’autres encore.


Et que dire de l’intellectuel Liu Xiaobo, qui, pour avoir participé à la rédaction de la Charte 08, a été condamné à onze ans de réclusion ! Et comment expliquer la soudaine arrestation de l’artiste Ai Weiwei, qui s’est fait enlever par la police secrète juste parce qu’il avait tenté de venir en aide au petit peuple honteusement abusé par les fonctionnaires ?


Pourquoi les Chinois n’ont-ils pas organisé de manifestations pour exiger “la fin de la violence et la sécurité des citoyens” ? Quelle conclusion devons-nous tirer de ces différences de comportement ? Je pense que les Chinois ont au moins compris deux choses. Ils savent qu’ils ne risquent rien à organiser une manifestation sur la voie publique, en France, pour critiquer les Français, mais ils savent aussi que, s’ils s’aventurent à organiser une manifestation, à Paris, pour protester contre des violations de droits de l’homme avérées en Chine, ils risquent fort de ne plus se sentir en sécurité du tout, même s’ils se contentent de manifester dans les rues de Paris. Chers lecteurs, réfléchissez un instant à ce que cela signifie…


Zeng Axing, professeur d’histoire. Traduit du chinois par Marie Holzman


Professeur d’histoire. Enseignant dans la province du Guangdong, il arrive en France en 2002. Il voulait stimuler la réflexion de ses élèves en proposant des discussions contradictoires ouvertes au public. Il a encouragé la naissance d’un journal interne au lycée, où les décisions du proviseur étaient parfois contestées. Interrogé une semaine par la police, a compris qu’il devait quitter la Chine ou perdre son travail. Intellectuel sans grand renom, M. Zeng est représentatif d’une large frange de la société chinoise qui commence à se rebeller.


Article paru dans l’édition du Monde du 05.06.11


Voir aussi Il y a 20 ans : le massacre de Tiananmen

 

  Aba : arrestations, condamnations et disparitions

Lobsang Rinchen

Lobsang Rinchen

Dans le district d’Aba où le monastère de Kirti est toujours sous contrôle armé, la répression continue de s’exercer. Arrestations, peines de prison, disparitions et tortures.

[…]


Les autorités chinoise du district tibétain d’Aba (Ngaba) ont arrêté mardi 10 mai 2011 un moine du monastère de Kirti agé de 21 ans.


Lobsang Richen a été arrêté dans ses quartiers par des agents de la police et de la sécurité d’état. On ne sait pas encore ce qui a conduit à son arrestation.


Auparavant, un tribunal du district d’Aba a condamné deux autres moines de Kirti à 3 ans de prison. Il s’agit de Lobsang Dhargye, 31 ans et de Kunchok Tsultrim, 33 ans.


Lobsang Dhargye, moine depuis l’enfance à Kirti avait été à Lhassa en 2003 pour étudier au monastère de Drepung. Il a participé aux manifestations de 2008. Son visage identifié par les caméra de surveillance vidéo, il avait ensuite passé 5 mois dans divers centres de détention autour de Lhassa. Il fut finalement renvoyé dans le district d’Aba sous conditions comme de ne pas pouvoir sortir de la région sans une autorisation officielle. Il a été arrêté le 11 avril 2011 à la suite d’un raid des forces armées dans le monastère.


Kunchok Tsultrim a lui été arrêté dans un des autres raids survenus après le 16 mars 2011, date à laquelle le moine Phuntsok s’était immolé par le feu pour protester contre la répression chinoise.


Toujours dans la même région, un homme appartenant à la famille de Chogyam Tsang est porté disparu depuis le 15 avril 2011. Des agents de la sécurité et de la police chinoise ont fouillé la maison de sa mère dans la municipalité de Chukle Ghongma. Chogyam serait actuellement en détention à Chengdu, capitale du Sichuan.


D’après la même source, plusieurs étudiants tibétains tentant d’empêcher les troupes chinoises de pénétrer dans le monastère de Kirti le 12 avril auraient été torturés et seraient soumis à la campagne de “ré-éducation patriotique”.


Source : Phayul