Arrestation de 6 moines du monastère de Kirti

kirti-funeraillesLe monastère de Kirti le jour des funérailles de Rigzin Puntsog

Les autorités chinoises du district de Ngaba (Aba) ont arrêté jeudi (28 avril) cinq moines tibétains du monastère de Kirti où 800 cadres du Parti Communiste chinois sont présents depuis le 12 avril afin d’y imposer “la campagne de rééducation patriotique”.

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D’après Kanyag Tsering, un moine du monastère exilé de Kirti (à Dharamsala en Inde), Lobsang Kunchok, 28 ans, et quatre autres moines du monastère de Kirti (au Tibet) ont été arrêtés jeudi, leur lieu de détention étant inconnu.

Un autre moine du monastère de Kirti, Tsering Damdul a été arrêté quelques jours plus tôt pour son rôle présumé dans le transport du corps de Phuntsok au monastère le 16 mars 2011. Rigzin Puntsog est ce jeune moine d’une vingtaine d’années qui s’est immolé par le feu en protestation contre l’occupation chinoise.

Pendant ce temps, les parents et membre de la famille des moines du district de Chikdril faisant partie des 300 moines arrêtés plus tôt le 21 avril se sont rendus à Aba afin d’obtenir leur libération mais ont été arrêtés cinq kilomètres avant la ville par les troupes chinoises. Ils ont ensuite été remis à la police du district de Chikdril.

3 personnes âgées seraient mortes lors des affrontements avec les forces de sécurité armés quand 300 moines du monastère de Kirti ont été emmenés de force dans des camions militaires vers une destination inconnue le 21 avril. Cependant, la Chine dément ces morts indiquant seulement qu’une femme de 84 ans est décédée d’une maladie pulmonaire.

source : Phayul

 

  Chine : la répression tous azimuts

shouwang


Les avocats des droits civiques ont été les premiers à « disparaître ». À la mi-février, ils se sont volatilisés par dizaines, laissant derrière eux des téléphones sonnant dans le vide, des mails sans réponse et des fils de tweets suspendus. Puis ce fut le tour des blogueurs, des journalistes et des militants engagés dans l’aide aux victimes d’abus. Puis de ces victimes elles-mêmes : d’abord les plus actives, puis toutes celles susceptibles d’élever une protestation dans la rue ou sur les forums.

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Ce n’était pas la première fois que des personnes s’évaporaient sans laisser de traces. Lors des dates dites « sensibles », le pouvoir chinois a l’habitude d’« éloigner » les trouble-fête. Ces fâcheux sont emmenés sous bonne garde dans des lieux de « villégiature » plus ou moins confortables. La période critique passée, la plupart sont relâchés et reprennent leurs activités militantes. Jusqu’à la « date sensible » suivante…


Mais cette fois, le coup de filet a pris d’emblée des proportions alarmantes, débordant largement le cercle habituel des « détentions soft » qui marque à chaque printemps la session de l’Assemblée nationale populaire. Ce mardi, on était encore sans nouvelles de dizaines de personnes, seule une poignée ayant été libérées. Le web est plus que jamais verrouillé : même les fameux logiciels VPN qui permettent de « sauter le mur numérique » se sont soudain désactivés, interdisant de surfer sur les sites censurés. Impossible de relever les courriers Gmail, impossible de créer un nouveau blog, impossible même d’acheter un téléphone portable sans fournir identité et adresse. Les précieuses marges de liberté dont jouissait la minorité d’internautes actifs venaient d’être rognées d’un coup.


La hargne du pouvoir s’est alors tournée contre les journalistes étrangers accusés de favoriser la rébellion. Puis elle a frappé un célèbre artiste contemporain, « disparu » depuis le 3 avril – et d’autres artistes moins connus. Elle s’est ensuite abattue sur la plus grande église protestante non-officielle de Pékin, peuplée d’intellectuels et d’étudiants – et d’autres églises domestiques moins influentes. Parallèlement, elle s’est attaquée aux moines et aux habitants de Kirti, grand monastère tibétain situé dans la province du Sichuan, provoquant un dangereux bras de fer. Abandonnant sa prudence habituelle qui consiste régler les problèmes l’un après l’autre, Pékin semble décidé à réprimer tous azimuts, à écraser tout ce qui lui résiste.


Pourquoi cette brusque crispation ? Pourquoi ce branle-bas répressif ? La société chinoise est certes traversée de toutes parts de conflits générés par une croissance déséquilibrée et envenimés par un système foncièrement inégalitaire. Le marqueur le plus visible de ces déséquilibres, l’inflation – plus de 10 % sur les produits alimentaires – atteint des niveaux explosifs. Pourtant, tous les analystes reconnaissent que l’agitation interne est trop fragmentée pour représenter une menace crédible. C’est ailleurs qu’il faut chercher les raisons de ce raidissement : sur les rives de la Méditerranée. La révolte arabe a en effet démontré la fragilité des régimes les plus intraitables, jetant les mandarins rouges dans l’émoi et réveillant un réflexe de paranoïa. « Je ne parlerais pas de paranoïa, tempère un sociologue. Les risques ne sont pas imaginaires. La Chine a beau être infiniment plus ‘efficace’que les pays arabes sur le plan économique, elle présente pas mal de similitudes, à commencer par un degré d’exaspération contre les puissants dont personne ne mesure mieux la gravité que le pouvoir lui-même ».


Comme pour confirmer ces craintes, un obscur site baptisé « Mouvement du Jasmin » a lancé fin février un appel à priori anodin : il s’agissait d’aller « se promener » tous les dimanches à 14 heures dans des lieux précis des grandes villes, avec pour seule consigne : « sourire ». Pas de slogan, pas de banderoles, pas de cortège… Était-ce encore une manifestation ? Les autorités ne se sont pas posé la question. Plusieurs dimanches de suite, des personnels de sécurité ont occupé par milliers les centres-villes, empêchant le moindre attroupement, s’en prenant aux journalistes étrangers dont certains ont même été tabassés par des agents en civil. Depuis, une véritable campagne d’intimidation psychologique se déploie contre les correspondants étrangers accusés de « fabriquer » l’événement : convocations, visites de policiers, filature, détentions, menaces d’expulsion…



Ai Weiwei

Ai Weiwei




Avec l’arrestation d’Ai Weiwei, le doute n’est plus permis : ce raidissement n’est pas un épisode de plus dans le cycle classique des « fermetures » succédant aux « ouvertures ». Le pouvoir a clairement opté pour la manière forte et tient à le faire savoir. Fils d’un célèbre poète qui fut le chantre de Mao dans les années 50, Ai Weiwei, longtemps protégé par une immunité étonnante, est un personnage trop public pour que son arrestation n’ait pas reçu l’aval des plus hautes instances du pays. Officiellement accusé de « fraude fiscale » et de « pornographie », Ai indisposait depuis longtemps l’aile dure par la férocité de ses critiques contre la corruption. Pire, il s’entêtait à coordonner une enquête collective sur les enfants victimes des « écoles en tofu » lors du séisme du Sichuan an 2007. Péché mortel aux yeux du Parti, décidé à ne jamais tolérer le moindre ferment d’une opposition organisée. En mettant à l’ombre ce célèbre poil à gratter, quitte à susciter un tollé dans le monde entier, la Chine sifflait résolument la fin de la récré.


Le conflit avec l’église protestante indépendante Shouwang – « vigie » en chinois – obéit à la même logique. Le charismatique pasteur Jin Tianming a beau insister sur le caractère apolitique de sa congrégation, l’ascendant considérable qu’il exerce sur ses 1000 fidèles le rend dangereux aux yeux des autorités. Comme toutes les églises « domestiques », Shouwang refuse au nom de la liberté de la foi de s’affilier à l’église dite « patriotique », soumise à l’autorité du Parti. Jusqu’à récemment, le pouvoir s’était montré assez tolérant vis-à-vis d’une foi capable de « moraliser » des individus déboussolés par l’effondrement des valeurs. Les « durs » viennent d’imposer leur intransigeance : ils empêchent l’église de prendre possession de locaux qu’elle avait achetés, tout en la faisant chasser d’une salle de réunion louée dans un restaurant. Barrée sur tous les fronts, Shouwang a réagi en demandant à ses adeptes de prier en plein air… D’où les arrestations des trois dernières semaines, et un conflit sans issue qui ne peut que s’envenimer. Et peut-être se propager aux nombreuses autres églises indépendantes avec lesquelles le pasteur Jin Tianming entretient des liens étroits.



Zhou Yongkang (image pornographique)

Zhou Yongkang (image pornographique)




Pour les défenseurs des droits civiques, ce tournant répressif trahit le poids croissant sur l’échiquier politique de Zhou Yongkang, membre du comité permanent du Bureau politique – le cercle suprême du pouvoir chinois. Bien qu’il soit classé N° 9 sur 9 membres, l’autorité de cet ancien ministre de la Sécurité publique est en réalité considérable car il supervise l’ensemble des organes de sécurité : police, services secrets, milices, tribunaux et prisons. À ce titre, il gère un budget pharaonique (68 milliards d’euros en 2011), soit plus que la défense nationale (65 milliards d’euros). Selon des diplomates européens, l’ascension de « Monsieur-Répression » a profité de la sourde lutte pour le pouvoir à l’approche de la succession de 2012. Si tout va bien, Xi Jinping succèdera à Hu Jintao. Mais les appétits sont nombreux et les tensions entre factions concurrentes pourraient créer une scission au sommet de nature à déclencher une avalanche de revendications. C’est le scénario du printemps de Tiananmen, et le pire cauchemar de la dynastie rouge, prête à tout pour éviter un remake. En attendant l’intronisation du prochain empereur, la société chinoise est donc priée de la mettre en veilleuse.


Révolte désespérée et violente répression à Kirti
Un des plus grands monastères tibétains assiégé par la troupe, ses 2 500 moines retenus prisonniers et privés d’approvisionnement, une population locale tenant tête aux forces de l’ordre, deux personnes âgées tuées à coups de bâton pour avoir barré la route aux camions emportant 300 moines vers une destination inconnue… La ville-monastère de Kirti, située dans la région d’Aba, ou Ngaba en tibétain, (rattachée à la province du Sichuan) est depuis six semaines le théâtre d’une révolte désespérée et d’une violente répression.




Rigzin Puntsog

Rigzin Puntsog




Tout commence le 16 mars. Rigzin Puntsog, un jeune moine d’une vingtaine d’années, s’immole par le feu en protestation contre l’occupation chinoise. Selon les sources tibétaines, des policiers auraient éteint les flammes tout en le rouant de coups de pieds, contribuant ainsi à sa mort. De son côté, Pékin accuse « une action criminelle soigneusement organisée dans le but de déclencher des troubles ». Sans beaucoup de cohérence, la presse officielle décrit Kirti comme un lieu de perdition, où le jeu et la prostitution avaient libre cours.


Bien que rattachée au Sichuan, la préfecture d’Aba est un haut-lieu de la culture tibétaine. Riche d’une population monacale de 10 000 personnes (sur 60 000 habitants), c’est également une place forte du commerce tibétain avec l’Inde et le Népal. Lors du soulèvement de Lhassa en mars 2008, le monastère de Kirti avait subi une répression très dure, attestée par des photos de corps baignant dans leur sang que des moines avaient réussi à faire sortir. Depuis, l’étau ne s’est pas desserré. À Aba, on chuchote que les policiers sont payés (environ 4 000 €) pour chaque arrestation d’un « opposant ». Que les moines arrêtés doivent, entre autres mauvais traitements, absorber de mystérieux « médicaments » qui attaquent leur santé physique et mentale… Impossible d’obtenir des informations indépendantes : la région a été fermée aux étrangers. Le ressentiment croissant des Tibétains ne fait, quant à lui, guère de doute.

Ursula Gauthier

source : le nouvel observateur



 

  Lobsang Sangay, nouveau Premier Ministre de l’Administration tibétaine en exil

Lobsang Sangay

Lobsang Sangay

La commission des élections de l’Administration centrale tibétaine en exil, présidée par Monsieur Jampal Chosang, a annoncé ce matin les résultats du second tour des élections à la nomination du Premier Ministre ainsi que pour le renouvellement du Parlement en exil.

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Monsieur Lobsang Sangay, chercheur à Harvard et résidant aux Etats-Unis, a obtenu 27.051 voix avec 55 % de votes exprimés en sa faveur. Lobsang Sangay est donc élu Premier Ministre de l’Administration en exil. Les autres finalistes, Monsieur Tethong Tenzin Namgyal a obtenu 18.450 voix et Monsieur Tashi Wangdi 3.173 voix.

Quant au renouvellement du Parlement en exil, la commission a annoncé l’élection des quarante-deux députés qui vont siéger à la XVe législature du Parlement en exil, dont vingt-huit représentant les trois provinces du Tibet, huit représentant les quatre écoles bouddhistes du Tibet, deux représentant la religion pré-bouddhique Bön, deux représentant le continent nord-américain et deux l’Europe.

Le Vénérable Thupten Wangchen, résidant  en Espagne et Madame Chungdak Koren, résidant en Norvège ont été élus pour les deux sièges attribués à l’Europe.

Le nouveau Premier Ministre ainsi que la XVe législature du Parlement en exil entreront en fonction à partir de septembre 2011 pour une durée de cinq ans.

Comme l’a annoncé Sa Sainteté le Dalaï Lama dans son message du 10 mars 2011, la révision de la Charte Constitutionnelle régissant la fonction de l’Administration en exil est en cours, dans la mesure où Sa Sainteté a déclaré se retirer de toutes fonctions administratives et politiques afin que naisse « un vrai Gouvernement du peuple, pour le peuple et élu librement par le peuple ». Dès la ratification de la Charte Constitutionnelle amendée par l’actuel Parlement, le nouveau Premier Ministre et la XVe législature exerceront de très hautes responsabilités avec des pouvoirs élargis.

source : communiqué du Bureau du Tibet Paris

 

  Yushu : reconstruction, friction, sinisation

yushu2010

Dévastée le 14 avril 2010 par un tremblement de terre qui a tué près de 3 000 habitants, la préfecture autonome tibétaine de Yushu, dans la province du Qinghai, est en plein chantier. La catastrophe a touché une zone jusque-là relativement préservée de l’influence chinoise. Mais elle a sonné aussi le glas de ce splendide isolement. Gyegu, le chef-lieu, petite ville de 80 000 âmes à 3 700 mètres d’altitude, a été vidée de ses habitants, section après section. Elle doit être reconstruite en un centre touristique moderne et “connecté” par de nouvelles infrastructures au reste de la Chine.

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L’ampleur de la transformation programmée, et tout ce qui l’accompagne de bouleversements, provoque des fortes appréhensions : “Les trois premiers mois, il y a eu un afflux de Chinois han, des ouvriers, des ingénieurs pour travailler à la reconstruction. Mais il a fallu attendre un plan directeur. Les Tibétains se demandaient ce qu’ils faisaient là, ça a créé de fortes tensions”, raconte un jeune fonctionnaire tibétain surnommé Tuhuor. Le lancement des travaux de reconstruction à l’arrivée du printemps, un an après le séisme, a déjà été perturbé, tout début avril, par un sit-in de plusieurs centaines de Tibétains. Pendant trois jours, ils ont érigé des banderoles au centre de la ville pour réclamer plus de justice dans l’attribution des logements et la conversion de leurs terrains en espaces publics. “La catastrophe est devenue une occasion pour le gouvernement de s’approprier des terrains. Les fonctionnaires viennent avec la police spéciale et menacent les gens en leur disant ‘le ciel est à l’Etat, la terre aussi” ! ” dénonce l’écrivaine tibétaine Tsering Woeser, installée à Pékin, qui tient un blog d’informations sur les régions tibétaines. Certaines parcelles sont rachetées, a-t-elle appris, à vil prix. Les familles se plaignent aussi de devoir construire des maisons qui ne dépassent pas 80 m2, trop exiguës pour une famille nombreuse. Une trentaine de manifestants auraient été arrêtés.


Le choc du tremblement de terre et de l’ouverture a ravivé d’autres lignes de fractures. L’ensemble du monde tibétain n’a jamais été aussi volatil, trois ans après son embrasement, en mars 2008. Yushu appartient historiquement au Kham tibétain, une terre de guerriers, de nomades et de monastères au nord de la Région autonome du Tibet, c’est-à-dire le Tibet proprement dit. Sa population est tibétaine à plus de 90 %. Lors des opérations de sauvetage d’avril 2010, la télévision chinoise s’est exclusivement concentrée sur les efforts de l’armée chinoise, faisant peu cas de l’aide apportée par les moines, venus très nombreux pour déblayer et chercher les corps. Depuis, un documentaire en tibétain, produit par des moines, circule sous le manteau : il exalte l’unité des Tibétains dans l’épreuve…


A Gyegu, la première secousse de la modernisation avait eu lieu en 2009, avec la construction d’un aéroport. Les planificateurs chinois veulent désormais faire de Yushu un “hub ”, une “région connectée” que chemin de fer et voies express relieront à Xining, ainsi qu’au Sichuan, au Tibet et au Yunnan, explique un responsable du bureau de reconstruction de la ville. “On va faire en trois ans ce qui aurait pris vingt ans !”, dit le fonctionnaire, qui n’a pas autorité à s’exprimer et ne souhaite pas être identifié. “Le PIB par tête d’habitant est ici très faible, on manque de services publics. Il n’y a pas de traitement des eaux. Le tremblement de terre, c’est l’occasion unique d’investir dans des infrastructures. On a beaucoup de subventions”, poursuit son collègue, tibétain. Le responsable d’un groupe public de Pékin chargé de construire de la voirie à Gyegu assure qu’“il y aura principalement des immeubles” dans la nouvelle ville. Mais, nuance-t-il, “le gouvernement local est conscient que l’écologie et la culture ethnique sont des atouts pour le tourisme”.


Les autorités proposent de rebaptiser Gyegu en Sanjiangyuan, le nom de la réserve nationale “des sources des trois rivières”, toute proche. “Adopter ce nouveau nom han, c’est couper les liens des Tibétains avec leur histoire et leur culture”, craint Tsering Woeser. Dans une région au fort particularisme ethnique et religieux, la frontière est mince entre modernisation et sinisation. L’ONG chinoise Gongmeng, dans un rapport publié en 2010 sur les causes des troubles de 2008, déplorait que “le développement économique” et “la modernisation de tous les aspects de la vie sociale” soient considérés comme la panacée pour résoudre les problèmes dans les régions tibétaines, alors qu’ils provoquaient avant tout “un sentiment de panique et de crise” dans la population.


Les modèles économiques locaux sont déjà en pleine transition. Les éleveurs, semi-nomades, ont été obligés ces dernières années de s’installer en ville et de vendre leurs troupeaux. Cette politique de sédentarisation est d’autant plus mal vécue que les “nouveaux urbains” sont aujourd’hui captifs dans leur ville détruite. Deux activités ont pris le dessus : l’élevage des mastiffs tibétains, nouvelle lubie des nouveaux riches chinois. Et la cueillette du yartsa gunbou, le fameux “champignon chenille” tibétain aux riches propriétés médicinales qui se vend lui aussi à prix d’or dans le reste de la Chine. Or, les ressources sont limitées, et ces “bulles” enrichissent rarement les locaux, mais les intermédiaires.


A Gyegu, les Chinois han sont les premiers à vous parler des tensions interethniques. “Hen luan” (“c’est le chaos”), vous confie-t-on sans cesse, en vous déconseillant de sortir le soir. Pourtant, la police campe à l’orée de la ville, et chaque soir un régiment patrouille. Les migrants han, comptabilisés dans une population flottante aux contours mal définis (ils seraient plusieurs dizaines de milliers à Yushu), sont souvent les premiers à faire les frais du malaise tibétain. Xu Caigang fait partie de ces petits commerçants du Sichuan, ces “colons” malgré eux, souvent pauvres, dont l’ardeur à la besogne alarme les populations autochtones dans les régions tibétaines. Il a débarqué une première fois à Gyegu en 2001, pour travailler sur un chantier. Il est ensuite rentré au pays, s’est marié. Puis il est revenu s’installer à Gyegu avec sa femme, a ouvert un petit commerce et partage un taxi avec un ami.


Le traitement auquel il est soumis depuis le séisme l’a révolté : “Nous n’avons pas eu de tente, ni les 10 yuans d’allocations journalières. Alors que mon frère est mort durant le séisme, ma belle-soeur n’a absolument rien eu ! C’est très injuste. Ça fait six ans qu’on est là ! On nous a dit qu’on n’avait qu’à partir. Et qu’est-ce que je vais faire avec mon magasin ?”, gémit-il, intarissable sur les turpitudes de ce Far West chinois où les lois sont encore plus mal appliquées qu’ailleurs en Chine. Les pleins pouvoirs octroyés aux cadres locaux du parti pour “maintenir la stabilité” (c’est-à-dire combattre les “forces hostiles” du dalaï-lama) en ont fait une “nouvelle aristocratie tibétaine, aux capacités administratives limitées et avec une compréhension arriérée de la gouvernance”, dénonçait le rapport 2009 de Gongmeng.


Xu Caigang se plaint que les migrants han soient très mal traités par les cadres tibétains locaux : ceux-ci se servent dans leurs magasins et ne paient pas. “C’est nous, les victimes. Je ne pense pas que beaucoup de Han vont vouloir rester à Yushu”, dit-il. Pourtant, il a l’espoir de tirer son épingle du jeu si la région s’ouvre : “Elle se développera très vite. Et puis les Tibétains connaissent peu le monde extérieur…” Avec la reconstruction, les frictions s’accroissent : mécontents du prix élevé des légumes dans les commerces chinois, des Tibétains ont commencé à ouvrir leurs propres échoppes et à boycotter celles des Han, rapportait le 12 avril Radio Free Asia, la radio américaine.


Les jeunes Tibétains sont eux aussi conscients des opportunités qu’apporte la modernisation. Mais la perplexité domine : “C’est vrai qu’on veut tous avoir des choses modernes”, reconnaît Karma, un jeune Tibétain professeur d’anglais qui a vécu huit ans au Népal et habite dans le district de Nangchen, au sud de Gyegu. “Or, nous vivons sur une terre immense, et nos maisons sont de plus en plus petites. Notre terre, c’est eux - les Chinois, le gouvernement - qui la contrôlent. Et plus ça va, plus elle se rétrécit !”, poursuit-il.


Karma gagne 1 000 yuans (110 euros) par mois. Trois de ses frères sont moines. La famille leur envoie de l’argent. Il goûte peu la dévotion des Tibétains et leur attachement aux superstitions. “Les Tibétains donnent tout ce qu’ils ont aux temples. Ce n’est pas bon, non plus, déplore-t-il. Le dalaï-lama dit qu’il ne faut pas se battre avec les Chinois, qu’ils sont historiquement nos amis. Et que ce qui compte avant tout, c’est de s’éduquer.”


Partir en Inde ou au Népal est souvent le seul moyen d’acquérir un minimum d’éducation dans les familles tibétaines les plus pauvres. Le gouvernement chinois scolarise les enfants de nomades, mais impose le mandarin, ce qui est mal accepté. Les plus privilégiés envoient leur progéniture étudier à Xining avec un tuteur tibétain pour l’accompagner, explique Tuhuor, le jeune fonctionnaire tibétain, qui est diplômé d’université.


“Les nouvelles générations de Tibétains veulent que leurs enfants soient mieux éduqués, mais ils s’inquiètent aussi de les voir perdre leurs racines”, ajoute-il, lucide. Chacun se demande de quoi demain sera fait, quand Gyegu sera remodelée en destination touristique de masse pour… Chinois.


Brice Pedroletti (le Monde, 26 avril)

 

Voir aussi : Gyegu (Yushu) juste avant le séisme)

 

 

  Kirti : 2 morts et 300 moines tibétains arrêtés

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Répression. Deux personnes ont été tuées et 300 lamas arrêtés lors de l’attaque contre le monastère tibétain.

La répression continue de s’abattre sur le monastère tibétain rebelle de Kirti, situé dans le comté d’Aba, dans la province du Sichuan. Cette ville-temple, peuplée de 2 500 moines, est assiégée depuis le 9 avril par des milliers de militaires et policiers chinois.

Environ 200 villageois campent aux abords du monastère pour empêcher les forces de l’ordre de procéder à des arrestations. Jeudi, selon des sources locales, des forces spéciales et des policiers ont roué de coups ces villageois tibétains afin de se frayer un passage. Au moins deux d’entre eux, des personnes âgées, ont succombé à ce passage à tabac en règle. Plus de 300 lamas considérés comme des «meneurs» ont, peu après, été emmenés en «rééducation politique» dans des autobus sous la menace armée. Plusieurs moines de Kirti, récemment revenus de «rééducation», ont expliqué à des sources tibétaines qu’ils avaient été systématiquement torturés à l’électricité.

Brûlures. La lamaserie de Kirti, connue pour son militantisme en faveur de l’indépendance du «Pays des neiges» et le retour du dalaï-lama, le chef spirituel du peuple tibétain, est un casse-tête pour les autorités chinoises. Lors des dernières grandes émeutes qui ont secoué l’ensemble du Tibet, en mars 2008, l’armée chinoise a tué par balles au moins huit Tibétains qui manifestaient pour l’indépendance à Aba. Plusieurs moines de Kirti faisaient partie des victimes.

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Le 16 mars, lors de l’anniversaire de cette journée sanglante, un jeune lama de Kirti nommé Phuntsog s’est immolé par le feu devant le siège du gouvernement local. Des policiers chinois auraient éteint les flammes avant de le rouer de coups. De nombreux Tibétains se sont alors précipités pour le protéger. Amené à l’hôpital, il aurait succombé à ses brûlures et aux coups administrés par la police. Plusieurs centaines de Tibétains d’Aba avaient alors manifesté et des centaines d’entre eux auraient été arrêtés.

Officiellement, il ne se passe rien à Aba. «Les bonzes de Kirti profitent d’une vie normale et mènent normalement leurs activités bouddhistes», assurait, il y a quelques jours encore, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Dans un même souffle, cet officiel accusait les Etats-Unis de mentir sur les faits, après qu’un porte-parole américain eut souligné, depuis Washington, que l’intervention militaire chinoise à Kirti était «en contradiction avec les principes, reconnus internationalement, de la liberté religieuse et des droits de l’homme».

Messe. Pékin fait tout pour qu’il n’y ait pas de témoin. La région d’Aba est, dans les faits, interdite aux étrangers depuis plusieurs semaines (Libération du 8 avril). Mais ce n’est qu’hier que Pékin a annoncé, sans explication, que les touristes étrangers n’étaient plus les bienvenus dans cette zone où règne une forme de loi martiale.

La spirale de la répression engendrant des réactions de défi n’est pas le seul apanage du Tibet. Hier, à Pékin, pour la troisième semaine consécutive, les fidèles d’une Eglise protestante indépendante, Shouwang, ont tenté d’organiser une messe en plein air. Les autorités chinoises, qui ne reconnaissent que les congrégations soumises au Parti communiste, ont arrêté entre 20 et 30 fidèles qui s’étaient présentés pour l’office. Près de 170 membres de cette Eglise avaient déjà été arrêtés le dimanche 10 avril, et une cinquantaine d’autres une semaine plus tard. Certains ont ensuite été libérés, mais les responsables de la communauté ont été assignés à résidence.


Philippe Grangereau (Libération, 25 avril)

 


La police a pris le contrôle du monastère de Kirti, à Aba, dans le Sichuan

Depuis dix jours, les moines tibétains du monastère de Kirti, à Aba, dans le nord du Sichuan, résistaient à une de ces opérations de “rééducation patriotique” contre les “monastères rebelles” qui se sont intensifiées à partir de 2008 dans les zones tibétaines de Chine. De plus en plus souvent, elles se concluent par l’envoi de convois entiers de moines dans des centres prévus à cet effet. Les sévices auxquels y sont soumis les récalcitrants — les moines doivent conspuer le dalaï-lama — sont régulièrement dénoncés par les organisations de défense des droits de l’homme à l’étranger.


Tout a basculé le 21 avril : informés qu’un transfert était imminent, les moines, qui sont 2 500 à Kirti, se sont rassemblés dans les lieux collectifs du monastère afin de faire bloc. Mais un responsable de la préfecture d’Aba leur a assuré qu’il n’en serait rien. Les téléphones et l’Internet furent ensuite coupés dans toute la ville. Selon l’association Free Tibet, “à partir de 21 heures, des équipes composées d’une trentaine de membres de la police, de l’armée et de cadres du parti ont investi les habitations individuelles à l’intérieur du monastère et ont embarqué de force au moins 355 moines”. Un témoin aurait compté dix bus, le dernier ayant quitté le temple à 3 h 10 du matin, vendredi 22 avril.


Les organisations tibétaines en exil ont rapporté le transfert des moines et le gouvernement tibétain en exil a lancé un appel urgent à la communauté internationale. Deux manifestants tibétains, un homme de 60 ans et une femme de 65 ans, seraient morts après avoir été violentés par la police.
Aba était sous tension depuis l’immolation par le feu d’un jeune moine (Phuntsog), le 16 mars. Les forces de police ont organisé un blocus du temple à partir du 12 avril, tout en envoyant leurs “équipes de travail” pour négocier. À l’extérieur, des habitants en colère avaient tenté de gêner les manœuvres des autorités par des manifestations et des blocages de routes, s’exposant à de violentes représailles.


Phuntsog

Phuntsog



En Chine, la presse officielle a commencé à distiller des informations sur Aba, dénonçant un complot de la “clique du dalaï-lama” et une “immolation criminelle soigneusement préméditée”. Une action “d’éducation légale” est en cours pour résoudre “les problèmes de moines qui se sont livrés au jeu”, ont “fréquenté des prostituées” et ont “diffusé des vidéos pornographiques”, a rapporté, vendredi, l’agence Xinhua.
Mais les organisations tibétaines en exil ont diffusé, le 20 avril, une vidéo prise d’un téléphone portable le 16 mars : on y voit des images du moine brûlé, assis pétrifié dans une voiture, et d’opérations policières, contredisant l’affirmation chinoise selon laquelle “tout est normal à Aba”. La préfecture d’Aba et celle voisine de Ganzi sont désormais fermées aux étrangers.

Brice Pedroletti (le Monde, 25 avril)

 

  Chine : la manière forte comme seule réponse possible ?

A Pékin, la manifestation “du jasmin” rue Wangfujing

A Pékin, la manifestation “du jasmin” rue Wangfujing

L’appel s’est propagé sur le Web comme un feu de broussaille. Un mystérieux « mouvement chinois du jasmin », lancé on ne sait par qui, a été repris par d’innombrables blogs, forums et fils de discussion, et surtout sur Twitter. Il appelait les internautes à se réunir hier dimanche 20 février, à 14 heures, dans des lieux désignés de 13 villes chinoises, pour réclamer « du pain, du travail, des logements et de la justice ».

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On ne connaît pas exactement l’ampleur de la réponse. A Pékin, plusieurs centaines de personnes, dont beaucoup de policiers et de journalistes, se sont assemblées devant le McDo de la rue Wangfujing. D’après les témoignages publiés sur Twitter, les 13 lieux de rendez-vous dans les 13 villes étaient littéralement noyés par d’abondantes forces de police, en costume ou en civil. L’armée elle-même avait été mise sur un pied d’alerte. Des manifestants pacifiques ont été embarqués manu-militari, sous l’oeil des caméras étrangères.

La répression avait en fait commencé dès le lancement du mot d’ordre : samedi, déjà, plusieurs dizaines de personnalités connues de la société civile ont été emmenées par des policiers - une pratique courante en Chine quand on veut empêcher quelqu’un de parler à la presse ou de participer à un événement public. Vingt-quatre heures après les manifs, la plupart ne sont pas encore rentrés chez eux.

Tous les observateurs reconnaissent que la situation en Chine est très différente de celle des pays arabes, et la mobilisation incomparablement plus faible. Les maîtres de Pékin n’ont pas vraiment de raison de s’inquiéter. Pourquoi alors tant de crispation ? Pourquoi un tel recours à la répression ?

Une des réponses tient bien sûr à l’angoisse permanente du gouvernement chinois, qui découle elle-même de son fort sentiment d’illégitimité. Hantées par le spectre du soulèvement de Tiananmen en juin 1989, les autorités sont la proie d’une véritable phobie vis-à-vis de tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à un défi à leur pouvoir. Comme toutes les phobies, cette hantise de l’insubordination est comme une alarme déréglée qui se déclencherait à tout propos et hors de propos, dès qu’un « signal », même infime, se pointe à l’horizon.

D’autres observateurs mettent l’accent sur le niveau réellement préoccupant de l’agitation sociale. Nul mieux que le pouvoir ne mesure à quel point sa « base sociale » est exiguë, à quel point la confiance dans les autorités est sapée par la gloutonnerie des nantis et la monopolisation des richesses nationales au profit précisément des profiteurs. Beaucoup de militants des droits civiques m’expliquent que le pouvoir n’a plus aucune légitimité, que le dialogue est rompu entre la caste dirigeante et le peuple « dirigé ». Dans ces conditions, le scénario à la tunisienne ou à l’égyptienne n’est pas aussi insolite qu’on le pense.

Du coup, une « bonne répression préventive » peut apparaître comme la seule tactique disponible, quand l’embrasement est considéré comme inévitable, et un soulèvement  appelé à se produire tôt ou tard. C’est ainsi que des avocats des droits civiques expliquent l’aggravation depuis environ un an et demi de la situation des droits de l’homme en Chine. « Tuer la révolte dans l’œuf » serait devenu la réponse réflexe d’un pouvoir sur le qui-vive. Une logique destructrice, et suicidaire à terme. A quel terme ? C’est toute la question.

De fait, Pékin montre de moins en moins de tolérance vis-à-vis de ses opposants. Rappelons la condamnation de Liu Xiaobo à 11 ans de prison pour avoir mis par écrit un projet de réforme constitutionnelle. Rappelons la rage chinoise quand le prix Nobel de la Paix lui a décerné. Rappelons que sa femme, Liu Xia, est en résidence surveillée depuis cette date, et qu’aucun journaliste n’a le droit de lui parler.

Ils sont nombreux les intellectuels, avocats et militants des droits civiques qui subissent le même sort. La semaine dernière, toute la presse s’est passionnée pour l’avocat « aux pieds nus », l’aveugle au visage d’ange, Chen Guangcheng. Ce courageux défenseur des femmes de sa région, soumises à une effrayante politique de stérilisations forcées et d’avortements ultra-tardifs, a payé son engagement de 4 ans de prison, à la suite d’une mascarade de procès.

guangcheng

L'avocat aveugle Chen Guangcheng


Après avoir purgé sa peine sans le moindre jour de remise, après avoir été maltraité en prison, il a été relâché l’automne dernier. Mais ce ne fut pas la fin du confinement, ni celui des mauvais traitements. « Je suis passé d’une petite prison à une prison plus grande », déclare-t-il dans une vidéo. Par on ne sait quel incroyable tour de passe-passe, cette vidéo enregistrée par lui-même et par sa femme a passé le barrage formidable dressé autour de leur maison campagnarde du Shandong. Ils y décrivent la surveillance permanente, la présence des barbouzes non seulement « aux quatre coins de la maison », mais aussi « au sommet des murs d’enceinte ». De fait, on voit des types juchés sur le mur surplombant la cour intérieure. On voit aussi, image plus perturbante, leur petite fille interdite d’aller à l’école, apprenant tant bien que mal la table des multiplications. La femme de Chen raconte la difficulté de nourrir sa famille quand elle voit ses réserves fondre à vue d’œil. Sa belle-mère âgée et malade est la seule à avoir le droit de sortir, mais elle ne peut acheter que des légumes. Pas de viande, ni de charbon. Alors on fait la cuisine à l’aide de feuilles de maïs séchées que la vieille dame a réussi à ramener malgré sa jambe malade…

La même ONG qui avait mis la vidéo sur Youtube a annoncé, immédiatement après sa diffusion, que le couple Chen avait été sévèrement battu, « au point de devoir garder le lit ». Mais on leur avait refusé le droit d’aller à l’hôpital.

C’est pour vérifier ces informations que plusieurs journalistes étrangers ont décidé de se rendre à Dongshigu, le village où Chen Guangcheng et sa famille sont emprisonnés dans leur propre maison. Dimanche 13 février, je me suis rendue à Jinan, capitale du Shandong, en compagnie de Brice Pedroletti, correspondant du Monde, et de Stéphane Lagarde, correspondant de RFI. Nous avons loué une voiture à Jinan, et conduit pendant trois heures jusqu’à la route 205 qui longe le village de Dongshigu. L’allée qui mène au cœur du village était gardée par un vieux minibus stationné à l’embranchement. Nous avons laissé cette entrée principale, contourné le village et trouvé un autre accès plus éloigné de la route.

Dans le village voisin de Qianhouzi, des paysans nous ont confirmé que toutes les entrées de Dongshigu étaient gardées, que la famille Chen était strictement enfermée dans sa maison. Ils nous ont conseillé de rebrousser chemin, car les étrangers qui prétendaient pénétrer dans le village étaient systématiquement « battus ». Quand ils ont compris que nous avions au contraire l’intention de nous approcher autant que possible, ils ont exprimé une réelle inquiétude, insistant lourdement sur le danger que nous courions.

Ils se trompaient sur un point : le chemin sur lequel nous nous trouvions n’était pas gardé ce jour-là. Nous avons donc pu pénétrer à Dongshigu, un petit hameau aux ruelles très étroites. Les premières maisons arboraient de superbes drapeaux rouges flambant neuves. Nous avons demandé aux passants où était la maison de Chen Guangcheng. Bien que surpris, les villageois nous ont indiqué comment y aller, ils ont même suivi notre voiture jusqu’à une minuscule placette coincée au centre du village. C’est là que nous avons garé. Des enfants nous ont indiqué une venelle que nous avons empruntée. Au bout de quelques pas, nous étions en vue du portail de Chen Guangcheng. Soudain, une demi-douzaine de types qui étaient accroupis devant le portail nous ont aperçus. Ils ont foncé sur nous.

Nous brandissions nos cartes de presse (délivrées par le Bureau de la Presse internationale, lui-même dépendant du Ministère chinois des Affaires étrangères), nous répétions : « Journalistes étrangers, journalistes étrangers ». La demi-douzaine de sbires nous ont poussés sans ménagements, nous obligeant à abandonner la voiture sur la placette. Ils ont arraché le Nagra de Stéphane Lagarde, ainsi que sa carte de presse qu’il tenait à la main. Tout en me bousculant violemment, ils ont à plusieurs reprises tenté de m’arracher mon sac, et n’ont reculé que quand j’ai poussé des hurlements. Finalement, ils se sont mis à trois pour immobiliser Brice Pedroletti, fouiller ses poches, et récupérer les clefs de la voiture dans l’une d’entre elles.

Nous avons ainsi été poussés sur les 300 mètres de chemin menant à la route. Au moment où nous l’avons atteinte, la troupe de sbires avait grossi jusqu’à atteindre une quinzaine d’individus. Ils nous ont obligés à traverser la route de force, sans prendre vraiment garde à la circulation pourtant intense sur cette route nationale. Ils nous ont fait attendre sous bonne garde de l’autre côté de la route. Une voiture aux plaques masquées et aux vitres noires est venue tourner autour de nous. On pouvait voir le voyant lumineux d’une caméra s’allumer pendant qu’ils nous filmaient.

Au bout d’une vingtaine de minutes, ils nous ont rendu notre voiture, qu’ils ont arrêtée devant nous à contresens de la circulation. Ils ont rendu le Nagra - sans sa carte mémoire, et sans la carte de presse de Stéphane. Comme j’insistais en disant que nous ne partirions pas sans cette carte de presse, la violence est montée d’un cran. J’ai été saisie par les bras, poussée brutalement dans le dos et fourrée de force dans la voiture, pendant qu’ils hurlaient : « Ouste, cassez-vous, dehors… »

Nous avons démarré, suivis par une voiture sans plaque. Stéphane a remarqué que les pages écrites de son carnet de notes avait été coupées au cutter, et que la mémoire de son téléphone portable laissé dans la voiture avait été effacée. Décidés à porter plainte, nous nous sommes rendus au poste de police le plus proche, toujours suivis par une voiture sans plaque. Là, des policiers, l’air très embêtés, nous ont dit que Dongshigu ne faisait pas partie de leur territoire. Nous nous sommes alors rendus au poste de police de Shuanghou.

Les agents qui nous ont reçus à Shuanghou se sont montrés peu accueillants, voire hostiles. Comme j’appelais un responsable du Ministère des Affaires Etrangères, un des fonctionnaires présents me hurlait : « Raccroche, raccroche immédiatement. Tu n’as le droit de téléphoner à personne. » Comme je lui disais qu’il s’agissait du Ministère chinois des Affaires étrangères à Pékin, il a hurlé de plus belle : « Je m’en fiche, ici on ne connaît ni le Ministère des Affaires étrangères, ni personne d’autre de Pékin ».

Les agents ont refusé d’enregistrer notre plainte. Quant aux violences que nous venions de subir dans le village, le gradé nous a dit sans rire : « Les villageois ont un comité autonome de maintien de l’ordre. Ils ont le droit de se défendre contre l’extérieur. Vous étiez peut-être des voleurs ».

Le souci le plus vif des policiers était de nous voir déguerpir. Nous avons donc quitté le commissariat de Shuanghou sur la promesse verbale qu’ils chercheraient la carte de presse saisie par les gros bras de Dongshigu.

La carte de presse n’a pas été rendue. Stéphane Lagarde a été invité à déclarer sa « perte », et à la publier dans les petites annonces d’un journal de Pékin. C’est la procédure habituelle pour obtenir une nouvelle carte.

Le lendemain de notre passage mouvementé à Dongshigu, une équipe du New York Times a été accueillie avec encore plus de violence au « poste frontière » de Dongshigu qui avait retrouvé ses gardes : les trois journalistes ont été violemment arrachés de leur voiture, du matériel a été volé, un ordinateur brisé, et la voiture endommagée. Un jour plus tard, trois journalistes de CNN se rendant à Dongshigu ont été de la même façon stoppés. Repoussés violemment, ils ont été chassés à coups de pierres. Comme la scène s’est produite assez loin de l’entrée du village, il n’y avait que deux sbires pour garder le passage. Le cameraman a donc pu filmer la scène, et l’incroyable agressivité de ces individus.

Interpellé lors de la conférence de presse hebdomadaire sur les violences et les violations dont les journalistes étrangers ont été en quelques jours victimes à Dongshigu, le porte-parole du Ministère chinois des Affaires étrangères a répondu: « Nous souhaitons que les correspondants étrangers respectent les lois et les réglementations de la Chine (…) les conditions nationales et en particulier les souhaits de la population locale, afin d’éviter les désagréments ».

Le problème, bien sûr, ne vient pas de ce que les correspondants étrangers ne respecteraient pas les lois chinoises. Aucun d’entre nous n’a commis d’acte illégal. Il ne découle pas non plus des « souhaits de la population locale ». Le mercredi 16 février, soit trois jours après notre mésaventure, une quinzaine d’avocats pékinois se sont réunis dans un restaurant du centre de la capitale pour discuter de la situation de l’avocat aveugle. le jour-même, plusieurs d’entre eux ont été arrêtés, passés à tabac, roués de coups de pieds. On est sans nouvelles de deux d’entre eux. Quand il s’agit de Chen Guangcheng, la police de la capitale sait se montrer aussi brutale que les nervis et les voyous qui font la loi dans un hameau du Shandong.

Ce qui ne laisse rien augurer de bon quant à la façon dont Chen Guangcheng et sa famille sont traités dans leur village transformé en citadelle de non-droit, à l’abri des yeux du monde.

Ursula Gauthier

 

source : Nouvel Obs

 

  Une chanson chinoise contre la dictature… en Égypte

“En avant ! En avant ! Le rugissement du lion mettra fin aux larmes, enterrera la dictature ! Pas d’égalité, pas de droits de l’homme, les racines de la pauvreté, le peuple n’est plus un mouton ! Frères et sœurs égyptiens, le peuple chinois est avec vous !”

[…]

Décidément, l’onde de choc de ce qui se passe dans le monde arabe n’en finit pas d’avoir des répercussions, y compris jusqu’en Chine. Pour preuve cette étonnante chanson de “Red Uncle” sur des paroles de “Snowman” postée sur YouTube, présentée comme un hommage du peuple chinois à la révolution et au peuple égyptien et qui est évidemment un message à peine déguisé de ce qu’il faudrait faire ici en Chine. Bien sûr, la plupart des internautes chinois ne pourront voir ce clip, YouTube y étant bloqué. Mais de plus en plus nombreuses sont les personnes capables de “sauter le mur” de la censure. Il y a également actuellement un appel sur Twitter (également bloqué) pour des manifestations dans plusieurs grandes villes demain. Malgré la censure et le contrôle drastique des médias, une partie du peuple chinois arrive à s’informer et à relayer des initiatives de résistance. Je doute que l’on voit demain arrivé la même chose que ce qui s’est produit sur la place Tahrir mais il va être tout de même très intéressant de suivre l’évolution de ces actions.

 

  La Chine couleur jasmin…

Un certain nombre d’utilisateurs d’Internet en Chine continentale essaient d’organiser des manifestations anti-gouvernement dans les grandes villes demain. Toutefois, ils se rendent compte qu’il est difficile d’échapper à la censure du gouvernement.

[…]

Un message intitulé “La Chine jasmin” - une référence à la récente “révolution de jasmin” en Tunisie - a été envoyé via le service de réseau social, Twitter (bloqué en Chine sauf pour ceux qui arrivent à “sauter le mur”). Ce message appelle à des rassemblements en masse pour exiger la liberté de la presse, des réformes politiques, l’indépendance judiciaire et un meilleur niveau de vie.

Mais il semble que les autorités qui censurent de manière très strict le contenu sur Internet, n’aient pas tardé à sévir. Un site continental - peacehall.com - qui a relayé le message a été bloqué, les utilisateurs se retrouvant automatiquement redirigés vers Yahoo.

Des recherches pour “révolution de jasmin” ne donnent aucun résultats sur les moteurs de recherche en Chine continentale.

source : RTHK.HK

 

  Le prix Nobel de la paix attribué à Liu Xiabo

Un jour à marquer d’une pierre blanche ! Le prix Nobel de la paix a été attribué à Liu Xiabo. Pour Pékin, c’est la réalisation d’un cauchemar dont le PCC est paradoxalement le principal responsable : la création d’un martyre du combat pour la démocratie.

[…]


Liu Xiabo, c’est ce dissident chinois qui fait preuve d’un courage et d’une volonté sans failles depuis les événements de Tian amen pour tenter de faire évoluer la société chinoise. Malgré la prison ou les camps de travail il n’a cessé d’œuvrer depuis pour que son pays sorte de la dictature et s’ouvre à la démocratie.


Arrêté fin 2008 pour avoir co-écrit la fameuse Charte 08 qui appelait à de profondes réformes en Chine, il a été condamné à une peine de 11 ans de prison. Ce texte avait été soutenu par une myriade d’intellectuels chinois, journalistes, avocats, écrivains, universitaires, artistes… Preuve que la société chinoise aspire à un changement.


La lourdeur de la peine était totalement disproportionnée pour ce qui n’était après tout qu’une expression citoyenne à voir le pays évoluer pacifiquement en restant dans le cadre de la constitution chinoise.


Mais pour le Parti Communiste Chinois, quiconque appelant à menacer sa suprématie ne peut qu’être taxé de criminel menaçant la sécurité de la Nation. D’où la lourdeur de la peine. Liu Xiabo avait également participé en mars 2008 (avec Wang Lixiong) à la rédaction de “12 suggestions pour traiter de la situation au Tibet”. Ce texte prônait notamment un véritable dialogue direct entre les autorités chinoises et le Dalaï-lama. Pas vraiment de quoi réjouir Pékin la non plus…


L’acharnement du PCC à l’égard de Liu Xiabo aura finalement eu pour effet d’enfin faire réagir le monde extérieur pourtant peu enclin jusqu’à présent à froisser la Chine. Le ton menaçant de Pékin dans son récent bras de fer avec le Japon à propos des îles Diayu (ou Senkaku en japonais) ou encore son intransigeance à propos de la réévaluation du Yuan ont certainement également concouru à l’attribution de ce prix Nobel. Les menaces envers la Norvège n’y ont rien changé et Pékin se prend une claque monumentale. Alors que s’achève bientôt l’Expo Universelle de Shanghai, l’un des outils fort dispendieux pour tenter de redorer l’image de la Chine à travers le monde, cet effort se trouve soudainement balayé par une humiliation totale qui place la Chine du côté des “barbares”.


Les récentes déclarations à l’ONU de Wen Jiabao sur la nécessité de réformes politiques ont été censurées en Chine même. Aujourd’hui, des personnalités du monde entier, de Lech Walesa à Obama ou, pire, le Dalaï-lama, appellent Pékin à libérer le premier Chinois ayant jamais reçu un prix Nobel… Un dissident. Toutes ces informations sont évidemment également censurées dans la Mère Patrie. Mais l’Internet “souterrain” bruisse de plus en plus malgré tout de réactions. Liu Xiabo est peut-être devenu aujourd’hui l’incarnation d’une nouvelle forme de pouvoir possible. Un jour véritablement historique.

 

  4 ans de prison pour un Tibétain de Ngaba

Le 25 septembre 2010, la cour intermédiaire du Peuple du district de Ngaba a condamné Dhonko Gyakpa à 4 ans de prison pour ne pas avoir dévoilé où se cachait Chodhar, un autre Tibétain recherché par la police.

[…]


D’après Kanyag Tsering, vivant maintenant en Inde, Chodhar, un moine de 34 ans du monastère de Kirti a été condamné en avril 2010 à 13 ans d’emprisonnement pour son rôle supposé de leader de manifestations anti-gouvernementales lors des soulèvements au Tibet en 2008.
Il avait réussi à se cacher pendant presque un an. Le gouvernement local avait promis une récompense de 300 000 yuans chinois (30 000 euros) pour toute information à son sujet. Il s’est fait prendre le 25 août 2008 dans la maison de Dhonkho Gyakpa.

Dhonkho et sa femme, Soelha, ont également été arrêtés et détenus pendant un mois puis relâchés après avoir payé une caution de 15 000 yuans. Ils ont néanmoins été de nouveau arrêtés. La femme a été libérée mais pas Dhonkho qui avait déjà fait 5 ans de prison pour avoir collé des affiches anti-gouvernementales dans les rues de Ngaba lors de la campagne de rééducation patriotique de 1998.
source : Phayul